Pour imaginer et construire des réponses efficaces, il faut souvent emprunter des chemins inhabituels. C’est la théorie de l’iceberg, de la partie immergée (plus de 300 mètres sous le niveau de la mer !). Alors nous sommes curieux de tout, et particulièrement de l’environnement des problématiques de nos clients. “La chose la plus importante en communication, c'est d'entendre ce qui n'est pas dit” (Peter Drucker).

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Sacré Albert !

"La personnalité créatrice doit penser et juger par elle-même car le progrès moral de la société dépend exclusivement de son indépendance. Sinon la société est inexorablement vouée à l'échec, comme l'être humain privé de la possibilité de communiquer." Comment je vois le monde (1934), Albert Einstein

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Les commensaux, passagers clandestins de nos sociétés

Article paru dans "La Géographie, Terre des Hommes, N°1548, Janvier-février-mars 2013"

 

La chronique de géohistoire de Christian Grataloup

 

"Nos sociétés ne sont pas qu’humaines. Chacun de nous est le milieu physique d’un nombre considérable de micro-organismes, dont beaucoup sont indispensables pour notre survie, d’autres neutres, mais dont parfois certains peuvent se révéler très dangereux. Microbes, bacilles et autres virus, germes et champignons, animaux monocellulaires, flore et faune intestinale… sont présents en nous comme chez tous les autres êtres vivants point trop minuscules. Justement, il existe des animaux de quelques grammes à parfois plusieurs kilos qui ne sauraient se passer du milieu des humains, sans pour autant vivre à l’intérieur de leurs organismes. Ils se sont peu à peu acclimatés au contexte de sociétés, en particulier depuis le Néolithique et la sédentarisation. Ils sont devenus nos commensaux, littéralement nos “compagnons de table”.

 

Certains vivent à notre surface, souvent sur nos vêtements, ou dans nos literies : puces, poux, morpions… Ce sont presque toujours des insectes que nous ne sommes pas loin de considérer comme de la saleté, en tout cas le résultat d’un manque d’hygiène, collectif ou individuel. Il est vrai qu’ils ne sont plus tout à fait des commensaux, puisque le commensalisme est généralement compris comme l’exploitation non parasitaire d’une espèce vivante par une autre et que certains d’entre eux nous piquent pour se nourrir et, ce faisant, peuvent nous transmettre des infections.

 

La situation est différente pour des mammifères (souris, rats), des oiseaux (pigeons, moineaux), d’autres insectes (blattes, acariens), qui depuis quelques millénaires, ont adopté le milieu humain comme écosystème préférentiel et parfois même exclusif. Leur  expansion démographique et géographique a suivi celle des hommes avec souvent un coefficient multiplicateur. En effet, plus le milieu est anthropisé, plus il leur convient. Ce sont souvent des sédentaires et la ville s’avère parfaitement adaptée à leurs modes de vie. La présence importante de rongeurs à notre proximité est consécutive de l’invention de l’agriculture, donc du grenier. C’est d’ailleurs pourquoi leur principal prédateur, dans l’Egypte ancienne, s’est également intégré aux sociétés humaines. Le Chat n’est pas tout à fait  domestique, sa morphologie restant très proche de la version sauvage de l’espèce.


Certains vivent d’ailleurs comme commensaux dans nos jardins sans devenir animaux de compagnie.

 

Ces commensaux, ou sinanthropes puisqu’ils vivent avec les humains, n’ont donc pas suivi les migrations anciennes qui ont peuplé l’Australie ou l’Amérique au cours de la dernière glaciation, puisque c’est bien avant les premières fermes ou les premières villes. Il n’y avait donc pas, avant les grandes navigations qui ont progressivement tissé le Monde, des rats ou des souris partout, ainsi que des pigeons ou des cafards. Mais il y avait des rongeurs commensaux dans toutes les cales des navires des découvreurs. Réciproquement, certaines espèces inconnues en Europe n’ont pas tardé à y débarquer. Si la souris semble d’une diffusion antique dans l’Ancien Monde, celle du rat noir est plus récente ; originaire de l’Inde, il aurait atteint l’Europe qu’au Moyen Âge. Sa diffusion a contribué, dans toute l’Eurasie, à celle de la peste (noire aussi), dont il était d’ailleurs également la victime tout en étant son véhicule. Le rat brun, ou surmulot, aujourd’hui dominant, lui aussi indien d’origine, semble avoir largement profité du commerce de l’océan Indien est n’est arrivé en Europe qu’avec les caravelles portugaises. Mais dès le premier voyage de Colomb, les rats ont découvert, aux aussi, l’Amérique, y rencontrant d’autres espèces proches, le rat musqué en particulier.

 

Si les blattes n’ont jamais eu bonne presse, comme une célèbre enquête de la géographe Nathalie Blanc l’a montré (la plupart de ses interlocuteurs n’envisage pas ces animaux comme des insectes, encore moins de la “nature”, mais comme de la saleté), le rat est en revanche un personnage ambivalent dans les imaginaires humains. Véhicule de Ganesh dans l’hindouisme, donc personnage fondamentalement sympathique, il est aussi le premier animal du cycle de douze de l’astrologie chinoise, où il incarne la ruse et l’intelligence, alors que chez les Occidentaux plutôt à l’avarice."

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Deux rencontres en deux siècles, par Michel Serres

"Maître électricien en semaine et arrière le Dimanche, Monsieur Guiral passe un drop aux Quillanais à l'extrême fin de la finale et de cinquante mètres, m'a-t-on dit. Agen devient champion de France pour la première fois, à la barbe de ces riches marchands de chapeaux. Cet après-midi-là, en deuil de Pradié, mort sur le terrain d'un méchant placage du Palois Taillantou, les quinze du Sporting jouaient avec un brassard noir. Voilà l'un des trois événements - géant, tragique et glorieux, celui-là - qui firent, pour moi, de dix-neuf cent trente, une année singulière. L'autre, aussi gigantesque, mais malheureux, avait vu Garonne envahir la ville et détruire de sa boue humide édifices et maisons ; un des rares mariniers de la région, mon père supporta héroïquement la calamité en restant, jours et nuits, au milieu du lit, entre la Passerelle et le Pont de Pierre, dans les flammes du courant, sauvant ceux que ses bateaux pouvaient atteindre. Le troisième événement, si minuscule et neutre qu'il passa et passe encore inaperçu, me vit naître de ses œuvres, après qu'il eut aidé ma mère à enjamber la fenêtre du premier étage vers sa barque. Je ne me souviens, bien sûr, d'aucun des trois. Sauf qu'ils décidèrent de ma vie entière, je veux dire de l'attachement de ce nouveau-né menu à son fleuve et à son club, qui ne lui demande, aujourd'hui, d'écrire cette Préface qu'en raison de ce grand âge, durant lequel il a suivi les destinées de son équipe - au moins les huit décennies sur les dix qui viennent de finir.

Pendant toute mon enfance, d'abord, aucun Agenais, moi compris, ne voyions Marius Guiral pédaler à vélo, sur le boulevard, muni de son attirail de fils et de tournevis sanglé sur son porte-bagages, sans croire qu'un Ange passait à sa place. Qu'il vienne réparer quelque circuit chez un voisin, et, avec dix galopins, nous nous massions devant la porte du client pour ne pas rater l'advenue de ce dieu merveilleux. J'ai oublié la date exacte de ma conversion à cette religion, mais ma vie entière lui resta fidèle, comme à la Garonne.


Car, à dates quasi régulières, presque autant que des pruneaux, Agen produisait de nouveaux dieux. Leurs noms et leur gloire rythmèrent mon existence. Ils m'ont tous aidé à vivre, mieux même, à survivre à des travaux forcés de parole et de plume. Qu'ils m'ont fait crier d'admiration et de joie ! Qu'ils m'ont donné la fierté du pays ! En cent années, ils ont défini un style artiste qu'ils se sont mystérieusement transmis de génération en génération ; leurs adversaires disaient de ceux qui le pratiquaient : on peut, à la rigueur les battre, on ne peut pas les imiter. Les yeux fermés, les goûteurs reconnaissent un crû de Graves ou du Médoc ; les yeux ouverts, les connaisseurs goûtent le jeu à l'agenaise.


Merci à tous ceux qui l'inventèrent et le portèrent à une perfection telle que, souvent, elle m'arracha des larmes, merci à ceux que j'ai connus et qui devinrent mes amis autant qu'à ceux que j'ai ratés pour raisons de voyage, d'absence, mais jamais d'infidélité. Que je courre en Amérique, dans l'hémisphère Sud, au Japon ou à Landerneau, je crois n'avoir jamais vécu un soir de Dimanche - l'heure dépendait du décalage - sans téléphoner, haletant, à quelqu'un de la famille ou à un ami proche, restés au pays, pour leur poser chaque semaine la même question : Agen a-t-il gagné ?… sans que mon cœur batte la chamade, et plus mal encore, quand le quinze perdait. De la victoire s'ensuivaient la forme et le moral de la semaine !


Rencontre du premier siècle

Ces dieux, je les vois tous, ici, du haut de mon grand âge, jouer. À combien de matches ai-je réellement assisté par rapport à ceux que j'ai imaginés, loin du Sud-Ouest et même de la France, ou qu'un témoin m'a rapportés ? Précise et défaillante à la fois, ma mémoire ne m'en présente, aujourd'hui, qu'un seul, dans un stade Armandie de printemps, sous le ciel pastel d'Aquitaine, parmi les acclamations de la ville et de la campagne alentour, un seul, dis-je, qui résume les dizaines de rencontres du siècle passé, un seul donc merveilleusement joué par une seule équipe, chaque poste se trouvant tenu par un maître incontestable et transcendant, entouré d'un éventail de remplaçants éblouissants. J'ai bien dit un dieu et des Anges. Cette rencontre solennelle ne dura pas quatre-vingts minutes, mais quatre-vingts ans.

Après ou avant le fameux drop des dernières minutes, le Marius de 30 cède donc son poste à Bonnet, à Razat, puis à Elhorga, sans oublier, au passage, le fin, le délicat, l'intelligent Guilleux, professeur, tennisman, arrière de charme… Devant lui ou eux, je vois se déployer l'aile Calbet-Baladié - si Calbet, notre Vieux Maître à tous, lit mes lignes, je le bénis, qu'il le sache, et lui demande s'il se souvient que Baladié habitait, face à Garonne, la maison du cordier, à côté de chez moi - ; à la place de ce dernier, nous allons applaudir Samatan, Pomathios ou Méricq ; et, au centre, après Calbet, Mazas, certes, mais surtout Sella, Philippe de son prénom et Monsieur 111 par titre authentique et national - je ne peux me passer de l'essai de Sella, dont les Anglais mêmes ne revinrent pas ! À Twickenham, il récapitula, en deux temps trois mouvements, l'ensemble des gestes qu'un homme de talent sait faire à ce poste et à cette occasion - ; sous le maillot frappé du numéro 10, voyez l'ouvreur Carabignac redresser l'attaque - il était à l'école primaire avec moi et, devenu émigré à Paris, j'entraînais de nouveaux amis à Colombes, pour le voir affronter, pour la première fois, les redoutables Springboks - puis, sous le même maillot, nous verrons évoluer Camille Bonnet, Delage - quelle intelligence, quel placement, quelle distribution de jeu ! -, Viviès, Dehez et sa régularité au pied, Lamaison et Gelez. Se place maintenant derrière la mêlée, d'abord notre génie local, l'enchanteur Pierre Lacroix, pédago ici et capitaine aussi sous bien des latitudes, trois fois champion à finales mémorables, avec, derrière lui, tout un quinze de légende, mais n'y oubliez Barrau ni, surtout, Berbizier, très grand, lui aussi ; quant à la troisième ligne Basquet-Mateu-Bruneteau - mon père disait Basquet de ses cousins, du côté de Sérignac -, nous faisons fort ; béez donc devant la liste de leurs remplaçants, que vous voyez s'échauffer le long de la ligne de touche : Echavé, Sitjar, Biémouret, Zani, Gratton, Erbani, Béguerie, Benetton… n'en jetez donc plus ; pour le couple des seconds, qui ne se souvient de Landes-Ferrasse, de Fort, d'Haget, de Plantefol… Et qui a perdu la mémoire du somptueux placage de Daniel Dubroca, pilar et grand capitaine des légions agenaises et françaises, sur l'arrière de Béziers, exploit qui nous valut encore un titre et, plus tard, de son accident à la langue d'où Berbizier le tira, lors d'une autre finale… Car, en première ligne, nous faisons, de nouveau, fort ; voyez donc s'aligner, commandés par Dubroca, Marcel Laurent, Clavé, Malbet, Lasserre, Bénésis, l'ami Crenca… J'enrage de citer seulement les rares que je vois, en ce moment, jouer ce match de résumé… les autres me pardonneront-ils ? En cette rencontre enchantée, je chante, toutes ensemble, les finales gagnées, mais je pleure, malheur, celles que nous perdîmes contre Bayonne, en 43 (3-0, misère !), face à Toulouse, après guerre, contre le Racing et Biarritz, plus tard. À qui donner, enfin, le brassard de capitaine, alors qu'une équipe de lions commandée par un cerf cédera toujours le terrain à une équipe de cerfs commandés par un lion ? Ne voyez-vous pas, comme moi, Pierre Lacroix passer, à la mi-temps, le flambeau à Daniel Dubroca ? Et, à la fin de ce match, pour célébrer la victoire ou pour nous consoler d'un fâcheux faux pas, allons donc prendre un pot chez le fabuleux Bédère, critique judicieux et conteur jovial, derrière son comptoir ; ou prenons, intimidés, rendez-vous au bureau de Ferrasse, devenu patron mondial, bonasse, bougon et redouté ; saluons, au passage, Benazzi, hercule sympathique et premier marocain à commander le Quinze de France…

Ainsi, ma mémoire vous invite, lecteurs, à voir un seul match de charme, illustré par autant d'ancêtres superbes, inondés de la lumière d'extraordinaires exploits… capitaines, internationaux, avants, demis ou trois-quarts… tout aussi célèbres à Murrayfield, Johannesburg, Christchurch, Bucarest ou Buenos-Ayres qu'au Passage, Lectoure ou Astaffort. Car nous avons une vieille habitude, nous autres Agenais, de cette mondialisation que redoutent tant d'autres, peureux : depuis plusieurs siècles, nous exportons partout nos pruneaux et, depuis cent ans, nos talents ! À l'école, on nous apprenait à respecter les grands hommes du Panthéon : Charlermagne, Pasteur, Victor Hugo… incroyable, ils portaient tous la barbe, fleurie même quelquefois ! Beaux comme d'Artagnan, costauds comme Porthos, astucieux et braves comme quinze Mouquetaires, nos héros, à nous, dépassent rarement trente ans. Je n'échangerais jamais ce match séculaire contre l'ennui glacé de ce Panthéon de marbre ! Ô maires d'Agen, que n'avez-vous encore donné à des rues, à des places, à des boulevards ces noms séculaires ?

De tels miracles ne tombent pas du ciel. Le halo de la gloire et la magnificence du soleil éclairent, verticaux, le haut de l'iceberg, dont on n'estime pas toujours à sa juste valeur l'énorme masse immergée, plus noire. Pour que le style agenais advienne, se reproduise et s'impose ici et ailleurs, il faut, derrière et dessous, des travailleurs de l'ombre, humbles, efficaces, solides, dévoués, toujours à la peine, rarement à l'honneur. Je renverse l'iceberg et chante maintenant le mérite de ces modèles modestes. Au quinze premier, il faut une équipe seconde, où puiser la réserve - le cher Laurent Lubrano fut si souvent champion de France, là, qu'il porta fièrement le brassard de capitaine en première - puis un lieu de formation, des jeunes, cadets, juniors et benjamins, enfin, pour les tirer vers le haut, combien d'éducateurs ? Construit comme un édifice, un grand club rayonne et ne rayonne qu'à partir de ces fondations-là. Sans leur solidité, pas de brillance, en haut. Cent ans de dévouement acharné sous la soute : chapeau !

Il y faut enfin un public. Ici : expert, calme, sans excès, connaisseur, raffiné, j'allais dire académique ; non, - mais ne dites jamais des choses pareilles à un homme politique - j'allais dire : fleurant l'aristocratie… à l'imitation de l'équipe.


Le match de ce second siècle

Jugez donc combien, à la fin de ce siècle admirable et au moment même où commence le second, mon cœur et le vôtre avons dû, après avoir battu d'inquiétude, prendre le deuil. Finie cette rencontre séculaire et féconde, nous foulons, pour la première fois, l'herbe amère des seconds. Agenais, ne croyez pas que cet événement vous concerne seulement. J'ai entendu, à Paris et à l'étranger, des gens hautement respectables, quoique relativement éloignés d'Ovalie, déplorer cette descente-là. Elle fit événement. On pleurait Agen partout.

Mais, là, j'ai deux choses à dire, capitales, et à les crier sur les toits, du Gravier au Coteau, du Pin au Passage et du Gers au Lot. D'abord, que, d'ordinaire, les amis pullulent en vaches grasses et moments de richesse et qu'ils se font plus rares dans les restrictions ; or, miracle, je les vois arriver de partout, dans ces jours de l'épreuve majeure, venir vers l'équipe, le nouvel entraîneur, les dirigeants. Donc ce sont des amis vrais, donc tout reviendra, premier espoir ; les grands clubs ne meurent pas.
Et maintenant, deuxièmement, écoutez-moi, car je n'ai accepté, malgré mon indignité, d'écrire cette Préface, que pour annoncer ceci : cette mienne vie, si longue, et l'expérience humaine qui l'accompagne forcément m'ont appris, parfois avec cruauté, qu'il n'existe de choses grandes, beaux destins ou parcours d'excellence, qui n'aient, à un moment fatal, goûté à l'amertume de la défaite, connu la chute brusque vers une humble position ; de tels échecs entraînent l'obligation de réexaminer avec attention ses forces propres et leurs limites. Sans une vraie traversée du désert, il n'existe pas de haute fortune. Nous entrons aujourd'hui dans l'épreuve, préparation et promesse de redressement. Il faut profiter, mais oui, de ce passage dur et dense d'enseignements. Faire contre pire fortune grand cœur. Oublier que nous avons pensé, parfois, oui, avec vanité, oui, avec quelque arrogance, que, forts comme nous étions, il ne pouvait rien nous arriver. Précieux, l'apprentissage d'une telle humilité. Celui qui n'a jamais reçu de coup de corne, droit devant, ne deviendra jamais un torero de valeur. On peut beaucoup gagner d'avoir perdu et d'en sortir navré, on peut y accumuler formation et puissance. Et les concentrer de sorte que l'on en sort meilleur. MEILLEUR !

Voilà ma certitude, à l'orée du second siècle, celui que je ne verrai pas, celui où se disputera la deuxième des rencontres dont j'ai promis de vous parler. J'y assisterai, en un second rêve, en la compagnie amicale de Marius Guiral et Pradié, Samatan et Pomathios, Guy Basquet, Marcel Laurent et quelques autres, mieux encore qu'à celui dont je viens d'assurer le reportage, car, pour le coup, nous le verrons assis ou perchés sur des gradins en forme de nuages, dans l'Autre Monde, celui qui, de très haut, regarde et protège Armandie. Qui sait combien y coûtera le billet d'entrée ? Quant aux noms des internationaux qui joueront ce match-là, je vous renvoie, pour les apprendre, au livre de 2107, dont un aficionado plus méritant que moi rédigera la Préface, et dont Daniel Dubroca, Laurent Lubrano et l'équipe qui va commencer de jouer en Août, déjà dirigée, de main de maître, par Henri Broncan, s'apprêtent à écrire le premier chapitre. Anciens joueurs ou supporteurs, nous pourrons le feuilleter alors, nous autres gens du siècle passé, ou en dégustant les délicieuses racines de pissenlit éparses sous la lise apportée par les inondations de Garonne ou confortablement installés en haut de ces tribunes-là.


Ce deuxième match de rêve, je vous jure qu'il sera plus beau encore, plus enthousiasmant que le premier, celui que je viens de résumer, auquel j'ai assisté, de corps ou de cœur, pendant huit décennies sur les dix, douces et glorieuses, qui s'achèvent, et que je célèbre moins peut-être que les dures aventures à venir."
               
MICHEL SERRES
Août 2007


Texte de préface au livre consacré au centenaire du SUA (Sporting Union Agen Lot et Garonne, 1908-2008).

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Le Grand Véfour, antre de l'ami Guy Martin

anciennement “Café de Chartres”

 

“Réputation antique et solennelle. La Maison n’a point besoin qu’on la vante”. Auguste Luchet, 1864

Renouveau et décadence, mets exquis et semelles de bottes, révolution, incendie, attentat... le plus vieux restaurant de Paris a beaucoup vécu et triomphé des pires épreuves. En flânant sous les galeries bucoliques ou dans les jardins du Palais-Royal, bien des promeneurs d’hier et d’aujourd’hui se sont senti irrésistiblement attiré vers la galerie de Beaujolais, où brille Le Grand Véfour, joyau de la restauration parisienne, encore tout bruissant des joyeux échos qui ont animé le Palais-Royal pendant plus d’un siècle. Des milliers de gourmets s’y sont attablés depuis 1784…



Un lieu royal

Occupant toute la largeur du péristyle de Joinville, avec un retour sur la rue de Beaujolais, l’établissement ouvre sur les jardins par trois arcades. L’enseigne “Café de Chartres”, qui figure sur la façade côté jardin, porte le nom de l’établissement qui a précédé Le Grand Véfour (appellation choisie pour honorer le duc de Chartres, fils aîné de Louis d’Orléans, celui qui entreprit le lotissement du Palais-Royal et père du futur Philippe Egalité, dernier propriétaire du Palais avant la Révolution française).

La porte franchie, nous voilà transportés deux cents ans en arrière ! Ornée de délicates boiseries sculptées de guirlandes de style Louis XVI, l’entrée donne accès à deux salles. Aux murs, les glaces alternent avec les fameuses toiles peintes fixées sous verre. Inspirés des fresques pompéiennes du style néo-classique si prisé sous l’Empire, les thèmes de la décoration (gibier, poissons, fleurs et femmes aux paniers fleuris) éveillent la gourmandise. Au plafond, rosaces et guirlandes en stuc encadrent des allégories de femmes, peintes sur la toile à la manière des plafonds italiens du XVIII° siècle. A l’entresol, une vaste salle ornée de boiseries du même siècle peut accueillir une belle tablée.

Un écrin, une bonbonnière gourmande, un lieu hors du temps ou la joie de vivre semble s’être toujours imposée.

Mais remontons le temps. L’histoire commence au XVII° siècle. Pour se rapprocher d’Anne d’Autriche, qui réside au Louvre, Richelieu a fait édifier sur l’emplacement actuel du Palais-Royal un somptueux palais, appelé le Palais-Cardinal. A sa mort, le palais légué à Louis XIII et à ses héritiers échoit à Louis XIV, qui en fait don à son frère, Philippe d’Orléans. Son fils, devenu régent en 1715, entreprend de grands remaniements et modifie les jardins qu’il ouvre au public. Le quartier du Palais-Royal jouit aussitôt d’une vogue qui ne cessera de s’amplifier tout au long du siècle. Le voisinage du Régent n’est sans doute pas étranger à la faveur que connaissent les jardins auprès des Parisiens. Esthète, Philippe d’Orléans attire une foule distinguée aux fêtes somptueuses qu’il donne dans son palais. Gourmet, il trie sur le volet les élus dignes de participer à ses soupers très intimes. Dans les jardins très fréquentés du Palais-Royal s’installent des baraquements où il se fait une consommation prodigieuse de glaces aux parfums exotiques, de boissons et de rafraîchissements à la mode, comme le punch.

Quelques années plus tard, le nouvel occupant du Palais, Louis-Philippe Joseph, celui-là même qui votera la mort de son cousin Louis XVI, mène grand train. Il se trouve à court d’argent et l’idée lui vient de lotir les jardins de son palais. En 1781 commence une fantastique opération de promotion immobilière : la construction des galeries de Montpensier, de Beaujolais et de Valois qui entourent les jardins sur trois côtés. Ces galeries de pierre sont reliées par les galeries de bois, remplacées aujourd’hui par la galerie d’Orléans, qui jouissaient de la réputation flatteuse d’être “le rendez-vous de tous les crocs (voleurs), escrocs, filous, mauvais sujets dont abondait la capitale”, sans compter les nombreuses “fleurs vivantes qui gagnaient à être connues”, logées à l’entresol ! La Montansier, directrice du théâtre de Versailles, possède elle-même dix-sept arcades dont deux sont louées à un établissement de prostitution. En 1784, l’ensemble monumental  construit par Louis, l’architecte du théâtre de Bordeaux, et du Théâtre-Français à Paris, est terminé. Le Palais-Royal, détrônant définitivement le Marais, devient le plus brillant aimant de la vie parisienne et surtout le berceau de la gastronomie française. Les galeries sont publiques ; on peut y circuler en toute impunité jusqu'à une heure avancée de la nuit car le puissant propriétaire des lieux a pris soin d’en interdire l’accès à la police. De conception très moderne, les soixante pavillons édifiés autour des jardins doivent être loués à des commerçants, qui exploiteront les boutiques du rez-de- chaussée, et à des particuliers qui logeront dans les étages. Occupant la largeur de trois arcades, chaque pavillon s’élève sur quatre niveaux. Les amateurs de bons placements se précipitent sur cette manne providentielle dans l’espoir de faire rapidement de bonnes affaires grâce à la clientèle potentielle qui fréquente les jardins.

Ici est Paris

Le 4 mai 1782, le sieur Aubertot, limonadier de son état, loue sur plan une maison au duc d’Orléans, pour la somme de 14 000 livres par an. L’emplacement qu’occupe aujourd’hui Le Grand Véfour est judicieusement choisi : il se trouve juste en face du théâtre des Petits Comédiens du comte de Beaujolais, qui appartient au troisième fils du duc d’Orléans. Sitôt achevée la construction des pavillons, Aubertot ouvre en 1784 un café à l’enseigne du café de Chartres.

L’opération fut-elle moins rentable qu’il ne l’avait espéré ? En 1787, pour 300 000 livres, Jean-Baptiste Fontaine achète au duc d’Orléans, contraint à la vente du lotissement par de nouvelles difficultés financières, la maison louée par Aubertot et reprend le fonds du limonadier pour 40 600 livres. Pourtant, le Café de Chartres était honorablement connu puisqu’il figurait en 1785 dans l’Almanach du Palais-Royal utile aux voyageurs : “Une nombreuse et bonne société se réunit dans ce vaste local pour y lire des papiers anglais et allemands”, selon une mode venue d’outre-Manche. “Les gens d’affaires viennent consommer et jouer aux dames et aux échecs, les étrangers distingués ne manquent pas de s’y installer.” C’est un café chic, les prix en témoignent : “Ils sont aussi élevés que chez son célèbre voisin, le Café du Caveau où l’on  paie six sous pour une prétendue tasse de moka quand on a une excellente tasse pour cinq sous au café du Pont-Saint-Michel, mais nous sommes au Palais-Royal !” ironise Mayeur de Saint-Paul dans son Tableau du Nouveau Palais-Royal, paru en 1788. Il est de bon ton de s’y montrer et l’on y parle beaucoup de politique : au Palais-Royal fermentent toutes les idées qui mèneront la France à la Révolution. Pourtant, Paris ne manque pas d’autres cafés. Sébastien Mercier, le chroniqueur truculent de la fin de l’Ancien Régime, en dénombre pas moins de six cents dans la capitale…

Un des premiers restaurant ou l’on pratique le déjeuner à la fourchette…

L’entreprise de lotissement du Palais-Royal osée par Louis-Philippe Joseph d’Orléans a rencontré un vif succès auprès des Parisiens. Et ce coup de poker a merveilleusement réussi au bon vivant qu’est le propriétaire des lieux. Non seulement ses problèmes d’argent sont résolus, mais il a réussi à créer à proximité de son palais le centre d’animation le plus vivant de Paris, où tous les plaisirs s’offrent à l’amateur : maisons de jeux, cabinets très particuliers, cafés sélects et bientôt les premiers grands restaurants, lancés par la mode du “déjeuner à la fourchette”. Cette concentration de la haute restauration parisienne fera beaucoup pour asseoir la suprématie de la cuisine française dans le monde : “Lorsque l’Europe en armes se rua tout entière contre la France, tous les chefs de cette multitude n’avaient qu’un seul cri d’attaque : Paris ! Paris ! Tel fut le cri qu’ils poussèrent des bords du Rhin aux rives de la Seine. A Paris, que demandaient-ils tout d’abord ? Le Palais-Royal ! Au Palais-Royal, quel était leur premier désir ? Celui de se mettre à table chez les restaurateurs, dont ils citaient les noms glorieusement venus jusqu'à eux”, écrit Eugène Briffault, l’auteur de “Paris à Table”.

D’ailleurs, le terme de restaurant pour désigner un établissement qui offre au client de la nourriture ne date que du XVIII° siècle ; auparavant, il qualifiait de simples bouillons “restaurants ou revigorants”. Aussitôt apparue, la vogue des restaurants s’amplifie grâce aux Assemblées législatives, qui obligent les députés venus de province à se restaurer avant les séances de l’après-midi, et à la rage d’imiter les anglais qui ont l’habitude de prendre leurs repas dans les tavernes. Entre 1770 et 1789, une centaine de restaurants voient le jour à Paris. Il existait bien auparavant dans la capitale des tables d’hôte et des traiteurs convenables, mais aucun restaurant qui puisse offrir au client un repas à la carte, à toute heure du jour, dans un cadre agréable. L’honneur d’avoir inauguré le premier établissement de luxe à Paris revient à Antoine Beauvilliers, ancien cuisinier du prince de Condé et du comte de Provence, réputés pour le raffinement de leur “bouche”. En 1788, il achète une maison dans la galerie de Valois, à quelques mètres du Café de Chartres. Pendant quinze ans, le restaurant de Beauvilliers le Magnifique restera le plus illustre, malgré la Révolution qui gronde jusqu’au cœur du Palais-Royal et malgré les nombreux imitateurs qui s’installent dans le périmètre.

Les affaires de Fontaine, propriétaire du Café de Chartres, allaient bon train puisqu’en 1791, quatre ans après son installation et malgré le trouble de la période, il demande l’autorisation de planter une tente dans les jardins pour agrandir son café et abriter sa clientèle. Poussé par les succès du déjeuner à la fourchette, il sert désormais des mets délicieux qui lui assurent une place honorable parmi les jeunes lions de la restauration (le Bœuf à la Mode, Méot et les Frères Provençaux) et lui attirent une clientèle de gourmets qui s’ajoute à celle des hommes politiques.

Les cafés du Palais-Royal sont devenus des lieux de conspiration et le Café de Chartres devient le quartier général des ultras qui, après Thermidor, organisent des battues contre les jacobins qui se risquent alentour. Par vocation, le Café de Chartres sera d’ailleurs toujours dans l’opposition : on lui donne même le surnom de Café des Canonniers !

L’Empire puis les Alliés font du Palais-Royal la “Capoue de la France”. En 1815, les galeries abritent quinze restaurants, vingt cafés, dix-huit maisons de jeux où les Alliés remboursent allègrement les indemnités de guerre versées par les Français, onze monts-de-piété qui secourent les malchanceux et les nombreuses maisons de prostitution des entresols. Le Café de Chartres bénéficie de cette prospérité, les fins gourmets défilent dans ses salons : Murat, le duc de Berry, Rostopchine (le père de la comtesse de Ségur) et les chantres de la gastronomie comme Grimod de la Reynière, père de la chronique gastronomique, Brillat-Savarin, doctrinaire de La Physiologie du goût et Berchoux, le poète. Néanmoins, la concurrence est rude sous la galerie de Beaujolais. Les Frères Provençaux, installés en 1786, qui rivalisent avec Véry, établi en 1808, sont réputés les meilleurs. Au Café de Chartres, deux propritaires, Charrier puis Moynault, succèdent à Fontaine avant l’arrivée de Jean Véfour qui fera la gloire de l’établissement, rebaptisé à son nom.

Du Café de Chartres au Grand Véfour

Jean Véfour est né le 5 mai 1784 à Saint-Juste-en-Bast, petit village de la Loire. Fut-il réellement chef des cuisines de Louis-Philippe d’Orléans, futur roi des Français, comme certains l’affirment ? Nul ne sait. Une chose est sûre : l’ambition  ne lui fait pas défaut. En 1820, à l’âge de trente six ans, il achète la maison où est installée le Café de Chartres, pour la somme de 900 000 francs. Posée sur trois arcades et dressée sur trois niveaux, elle a abrité les amours de Barras et de la Montansier, qui l’habita jusqu'à son quatre-vingt-dixième et dernier printemps. Fragonard habita aussi l’immeuble et y mourut en 1806, en mangeant une glace !

Jean Véfour souhaite, passionnément, faire de cet ancien bistrot un restaurant somptueux pour surpasser Véry, son voisin et rival. Sans lésiner, il aménage les trois niveaux, tous dotés d’une cuisine, et décore les salles avec un souci évident de luxe. Et la qualité de la cuisine est à la hauteur du cadre.

Le résultat ne se fait pas attendre et le Tout-Paris se presse chez Véfour : “L’ancien Café de Chartres, après bien des fortunes diverses, est maintenant un des restaurants les plus achalandés de Paris. Véfour y a ramené la foule. Nulle part on n’y apprête mieux un sauté, une fricassée de poulet à la Marengo, une mayonnaise de volaille. Les salons sont encombrés dès 5 heures du soir d’une foule de dîneurs”, écrit Grimod de La Reynière qui souligne que “Le Café de Chartres est de ceux où l’on fait bonne chère pour un prix modéré” ! Le voisinage de Corcellet et de Chevet, marchands de  comestibles les mieux fournis de France et sans doute du monde, n’est pas pour nuire à la notoriété du restaurant. Jean Véfour a gagné son pari : sa table, la meilleure de Paris, attire une clientèle toujours plus nombreuse et il prépare chaque jour deux mille couverts !

Les tables de marbre

La cuisine de ce début du XIX° siècle est celle qui, codifiée par le célèbre Antonin Carême, le premier des cuisiniers “stars”, qui régna sous l’Empire, forme les bases de notre cuisine bourgeoise traditionnelle. La carte du Véfour est éclectique : si la truffe y est reine et fait monter les prix à une hauteur vertigineuse (huit francs pour un poulet marengo à la truffe !), on peut aussi se régaler de simples côtelettes de mouton à dix-huit sous la paire ou de merlan à un franc et dix sous. Les desserts sont incontestablement la partie la plus faible de la cuisine de cette époque. Il faudra attendre la fin du XIX° siècle pour que la pâtisserie connaisse son âge d’or en France. Fruits, confitures, biscuits, macarons et meringues sont les desserts les plus consommés. Mais quels fruits ! Toute une gamme des productions régionales est présentée dans un état de fraîcheur parfaite - du raisin de Fontainebleau à la groseille à maquereaux -, mais aussi les produits exotiques comme l’ananas cultivé en serre à Sarcelles.

Un neveu de Jean Véfour, nommé Jean-Mathieu Véfour (1812-1868) a été installé dans un restaurant proche du Grand Véfour, vraisemblablement par son oncle (dans l'acte de succession aprés décès de Jean Véfour il est inclus dans l'actif successoral une reconnaissance de dette de Jean-Mathieu Véfour au profit de Jean Véfour !).

C'est certainement pour cette raison que Jean Véfour ajoute le qualificatif de “Grand” sur l’enseigne de son établissement. Virginie Rouillier, première épouse de Jean Véfour est décédée le 7 mars 1822. Il semble que ce soit en raison de la maladie (qui semble se manifester en octobre 1821) de son épouse que Jean Véfour met un terme à ses activités professionnelles. En effet, dès le 1er février 1822, soit deux ans seulement après l’achat du Café de Chartres, il se retire des affaires pour profiter de la nouvelle vie qui s’offre à lui après son remariage avec la jeune Adélaïde-Elisabeth Billoin (le 12 septembre 1822, elle a 29 ans et est veuve de Galichon maître épicier).

Il revend l’affaire pour une somme coquette à son ami Louis Boissier qui fut témoin à son mariage. Digne successeur de Véfour le Grand, Boissier maintient l’établissement au plus haut de sa cote et parvient même à hériter de tous les déjeuners de la galerie de bois et de la galerie vitrée.


Les affaires marchent si fort qu’en 1827, il cède à son tour le restaurant aux frères Hamel. Il peut se flatter d’avoir du flair, car l’incendie des galeries de bois en 1828 et la fermeture des maisons de jeux en 1836 portent un coup fatal au Palais-Royal et signent l’arrêt de mort du cœur de Paris.

La lente agonie du “terrible bazar”

Commence alors la lente agonie de “ce terrible bazar”, qui fut “le coin le plus fantastique de Paris pendant cent ans”. Le Boulevard a pris la relève : c’est lui qui séduit et retient désormais l’amateur de plaisirs parisiens. Mais grâce au talent des frères Hamel, Le Grand Véfour, digne et imperturbable, résiste à cette concurrence féroce et assiste en toute sérénité au naufrage du Palais-Royal. En 1840, il est même au mieux de sa forme et triomphe définitivement de ses seuls vrais rivaux, les Frères Provençaux et Véry. Si les grands dîners se font au Rocher de Cancale, cher à l’estomac de Grimod de La Reynière, les déjeuners du Grand Véfour, sont parmi les plus courus de Paris. Dix ans plus tard, Tavernier, le nouveau propriétaire du Véfour, parvient même à “éliminer” ce gêneur de Véry qu’il absorbe.

Toutefois, durant la deuxième moitié du XIX° siècle, l’établissement ne réunit plus tous les suffrages : “Sa cuisine a baissé, on le réserve aux provinciaux de passage à Paris”, mais il figure toujours parmi les grands : “Il y a des gens et des choses qu’on ne vante pas, il suffit de les nommer ! Tandis que s’éteignait peu à peu, après la fermeture des maisons de jeu, la constellation des astres d’alentour, émigrants ou séniles, notre restaurant demeurait, dans un cadre plus silencieux.” Mais l’éclipse n’est que momentanée.

Sous le Second Empire, la fête reprend ses droits et “le restaurant Véfour est une des gloires du Palais-Royal”. Il se prolonge maintenant dans les jardins par un pavillon auquel on accède en traversant une verrière. Malgré les vicissitudes qu’il connaît au long du XIX° siècle, Le Grand Véfour demeure le lieu de prédilection du gratin politique, littéraire et artistique : Victor Hugo, Lamartine, Sainte-Beuve, le duc d’Aumale, le prince de Joinville, Thiers, Mac-Mahon et Humboldt, le célèbre explorateur, s’y attablent fréquemment. Victor Hugo et ses amis viennent s’y restaurer au soir de la bataille d’Hernani. Le menu du poète, fidèle habitué, est invariable : vermicelle, poitrine de mouton et haricots blancs.

Echec et mat

Pendant la Belle Epoque, on se presse toujours au Véfour où la Belle Otéro virevolte sur les tables de marbre rose. Mais le cœur de Paris ne bat plus au Palais-Royal. En 1905, lorsque la presse annonce à grand fracas la fermeture du plus célèbre restaurant de Paris (seul subsiste au rez-de-chaussée un infâme troquet), c’est un coup de tonnerre. Nul ne peut croire qu’une telle institution puisse sombrer. Hélas, il faut se résigner ! Avec un vif émoi, tous les chroniqueurs gastronomiques rédigent un panégyrique de cette gloire déchue. On tentera bien de ranimer la flamme qui brillait si haut sous l’Empire mais, ravalé au rang de bistrot, le Véfour, qui n’ose plus s’appeler “Grand”, passe de mains en mains et décline irrésistiblement. Ce n’est plus qu’un casse-croûte où le saucisson a détrôné la poularde truffée. Ne voit-on pas, ô sacrilège, dans ce qui fut le temple du raffinement, l’apparition de la première serviette en papier, le 28 mai 1917 ? Peu après, l’immeuble est racheté par la Chambre des huissiers de Paris, qui occupe le premier étage et loue le café du rez-de-chaussée à Sakar, champion du monde d’échecs. Le Véfour devient alors le quartier général des joueurs d’échecs qui n’ont ni le temps, ni les moyens de sacrifier au dieu Comus, qui préside aux plaisirs de la table.

Emus par la dégradation de l’établissement, les pouvoirs publics décident de classer la façade en 1920. Président du Club des Cent et fourchette redoutable, René Héron de Villefosse y fait un pèlerinage nostalgique : “Par amour du souvenir, je m’y suis attablé devant de la semelle de botte, entourée d’une sauce à la colle figée, dans une atmosphère de pipe éteinte. Les peintures ont jauni. Tout portait la trace des générations de mouches qui avaient vécu en paix : les banquettes demi-crevées gardaient le moule des fesses d’antan : George Sand ou Joseph Prud’homme ?” Qu’elle semble lointaine, l’époque des tables de marbre rose, des couverts d’argent massif et de la porcelaine à filet d’or.

Le gong de la Libération

Avec la Libération, arrive enfin le bon génie qui va sauver d’une fin lamentable le temple de la gastronomie. Louis Vaudable, propriétaire du célèbre Maxim’s, rachète l’immeuble et décide de faire du Véfour la succursale du restaurant de la rue Royale, fermé par les autorités militaires. Aidé de Colette de Jouvenel, la fille de l’écrivain, Louis Vaudable ne néglige rien pour attirer sa clientèle vers cet éternel point de mire.

Le Grand Véfour fait toilette : les salles sont redécorées, les murs et les plafonds nettoyés, le mobilier et la vaisselle reconstitués et surtout, la cuisine retrouve le luxe et le raffinement du temps de sa splendeur. Hélas ! il n’est pas facile d’entraîner le Tout-Paris hors des sentiers battus. Malgré tous les efforts, c’est l’échec. Dépité, Louis Vaudable se débarrasse de cet enfant ingrat au bénéfice de Raymond Oliver.

Au temps de Raymond Oliver…

Originaire du Sud-ouest, l’heureux propriétaire de L’Ours blanc, à l’Alpe-d’Huez, relève un sacré défi : réussir là où le plus parisien des restaurateurs a échoué. Les deux hommes parviennent rapidement à un accord qui satisfait les deux parties : Louis Vaudable reste associé à l’affaire mais Raymond Oliver préside seul aux destinées du Véfour. Avec l’aide de l’équipe de L’Ours blanc, que fréquentent déjà les Parisiens amateurs de neige, Raymond Oliver fignole le décor, et le nouveau Véfour ouvre ses portes en octobre 1948. Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître ! Fidèle au rendez-vous - Hélène et Pierre Lazareff sont des inconditionnels du patron -, la presse fait un compte-rendu vibrant de l’inauguration. Le nom de Raymond Oliver fleurit sur toutes les bouches qui viennent sur place déguster la cuisine de la nouvelle vedette des fourneaux. Le Grand Véfour est sauvé !

Raymond Oliver s’engage avec beaucoup de flair. Promoteur de la cuisine régionale, il mise à fond sur les recettes de son Sud-ouest et remet au goût du jour d’antiques recettes tombées dans l’oubli. La  terrine de poisson Guillaume Tirel (alias Taillevent, le maître queux de Charles V et l’auteur du premier traité de cuisine écrit en français), le riz de veau au verjus voisinent avec le foie gras, le poulet à l’ail, la lamproie ou le pigeon Prince Rainier III, tout simplement farci de truffes et de foie gras au cognac ! L’accueil fait à ces nouveautés, bien singulières au goût des Parisiens, est mitigé mais l’originalité des plats fleurant bon le terroir attire de nouveaux amateurs, bientôt conquis.

Parmi les fervents adeptes de cette “nouvelle” cuisine, deux brillantes figures du monde littéraire, Colette et Jean Cocteau, proches voisins du Véfour. Colette, la vigoureuse gourmande, habite rue de Beaujolais et règne sur le Palais-Royal ; Cocteau, le gourmet raffiné, loge contre le théâtre du Palais-Royal, l’ancien fief de la Montansier, qui fait face au Grand Véfour. Très vite, le chef et les deux écrivains sont intimes : pour l’une, il concocte un koulibiac de saumon ; pour l’autre, des cocktails infiniment délicats. Cocteau fait du restaurant sa cantine ; chaque jour il s’assied à sa table réservée, près de la porte, d’où il peut guetter les entrées. Celle de Christian Bérard, par exemple, qui participe lui aussi au lancement du nouveau Véfour : Colette écrit une plaquette, Bérard griffonne un dessin et Cocteau rédige un article. Il n’en faut pas davantage pour ramener enfin dans ce lieu prestigieux les célébrités du monde des arts et des lettres : Marguerite Moreno, Marcel Schwob, Jean Giraudoux, Emmanuel Berl, Sacha Guitry, Louis Aragon et Elsa Triolet, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, Marcel Pagnol, Jean Genet, André Malraux, Juliette Gréco et son ami Marc Doëniltz, locomotive du milieu du spectacle, Simone Berriau, Louis Jouvet… Dans ce club très sélect, on ne rencontre que des visages connus du grand public ! Les émissions de cuisine lancées à la télévision par Raymond Oliver et Catherine Langeais assurent au chef une célébrité mondiale. Rois, reines, hommes politiques, femmes du monde, couturiers, financiers, gourmets anonymes se sont succédés dans les salons dorés pendant les trente-six années du règne de Raymond Oliver.

Aujourd’hui…

L’âge et la fatigue venant, le restaurateur cherche un successeur digne de présider au destin du Véfour. Malgré l’attentat stupide du 23 décembre 1983 - une bombe jetée par un iconoclaste illuminé qui fit plusieurs blessés graves et endommagea le cadre du plus vieux restaurant de Paris -, Jean Taittinger se présente en acquéreur. Un nouveau sauveur ! Plus de seize mille heures de travail seront nécessaires pour réparer les dégâts et restaurer le délicat écrin.


En 1991, Jean Taittinger a confié à Guy Martin les clés du Grand Véfour. Savoyard, autodidacte inspiré, il est comme Raymond Olliver descendu de sa montagne pour épouser le Palais-Royal. Et l’histoire continue, avec toujours, en ce lieu royal, l’envie du dépassement et le goût du bonheur.

Le chef étoilé Guy Martin dirige les cuisines du Grand Véfour depuis maintenant plus de 20 ans. Il a fait l'acquisition de l'établissement à Starwood, l'ancien propriétaire qui l'avait racheté en 2005 à Taittinger.


D’après Colette Gilles-Mouton
Revue l’Histoire

www.grand-vefour.com
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Canadair, les dompteurs de feu

Jean-Paul Mari, Le Nouvel Observateur

4 août 2005


Ils viennent de l’aviation de chasse, de la Patrouille de France, de l’Aéronavale. Ce sont déjà des vétérans. Ils volent par passion pour un salaire dérisoire. Ils combattent l’ennemi le plus dangereux du monde, le plus imprévisible, le plus traître, dont ils doivent s’approcher à moins de 30 mètres. Jean-Paul Mari a rencontré ces pilotes hors du commun qui ne parlent jamais du danger et qui, même après un accident, redemandent à voler.

"C’est un animal étrange. Une créature vivante avec une tête, une gueule rouge, deux flancs et une queue noire qui se nourrit de végétation et grandit avec le vent. Il naît d’une étincelle et prend d’abord l’aspect chaleureux d’une cheminée qui fume dans la campagne française. Laissez-le grandir, faire son chemin et il devient monstrueux, crache des flammes de 60 mètres de haut, ronfle d’un bruit d’enfer, obscurcit le ciel et carbonise le monde d’en bas. Quand il devient incendie de forêt, le feu est une créature du diable. Un tueur.

Ce lundi 1er août, à 10h10 du matin, trois Canadair attaquent depuis l’aube un feu à Calenzana, près de Calvi en Haute-Corse. Dans le Pélican 36, Ludovic Piasentin, 51 ans, pilote, et Jean-Louis De Benedict, 53 ans, copilote, deux grands professionnels, ont été envoyés de la base de Marignane en renfort. L’incendie de 80 hectares, allumé la veille, jour de grand vent, depuis la route et dans le sens des rafales, a des allures de crime. L’appareil jaune et rouge s’écrase sur une colline, dans un maquis épais, au lieu-dit des Hauts de Petra Major à 1,5 kilomètre de Calvi. Il se disloque mais ne brûle pas. 150 mètres plus haut, on retrouvera le gouvernail, apparemment intact. Et à 200 pas de la carcasse, près des villas, les corps des deux pompiers du ciel. Depuis 1963, date de la création de la base de Marignane, ils sont les 28e et 29e pilotes morts en service.

Le feu ! Haut dans le ciel, sanglé serré dans son cockpit, le pilote de Canadair s’en méfie. Il manie un appareil de 25 tonnes, tracté par deux moteurs de 2400 chevaux, armé de 6,5 tonnes de liquide, un quart de sa charge. Il dessine d’abord plusieurs cercles autour du brasier, le "tour du feu", round d’observation avant l’attaque. Tout peut être mortel: le vent, sa direction, sa puissance; le relief, vallée encaissée, colline ou montagne plantée de crêtes rocheuses; la présence d’une ligne électrique ou d’un câble de débardage, quasi invisible sans pylône, corde à piano qui découpe un avion en deux. Tout à l’heure, le pilote devra plonger, larguer face au vent et dégager en suivant une trajectoire minutieuse. Qu’un moteur lâche, que la soute à eau se bloque et il doit être capable de remonter, trop lourd, de guingois et de s’en sortir "sur une patte". Un largage: un tiers sur le feu, deux tiers dans la verdure pour la détremper. Jamais sur les pompiers au sol dont certains ont déjà été tués par cette masse liquide de 400 kilos au mètre carré. L’ennemi, c’est la fumée qui masque le décor, et le vent du relief qui tourne dans tous les sens, les turbulences d’un air en fusion, les coups de massue contre l’avion, la sensation de foncer en 4X4 sur une piste défoncée, l’appareil qui bondit et renâcle comme un cheval fou.

Au sol, sur la base de Marignane, le Canadair a l’air pataud d’un bateau qui vole, coque plate piquetée de rivets, ancre de marin sous le cockpit pour amarrer l’avion amphibie, ailes dodues et fuselage rond, l’allure d’un pélican qui lui a valu son surnom. En l’air, il devient gracieux et léger, virant avec la lenteur d’un planeur, impressionnant de maniabilité. De face, quand il attaque, il a le nez busqué et buté, masque agressif qui révèle sa vraie nature de chasseur-bombardier dont le seul ennemi est le feu. En juillet, les incendies ont déjà dévoré 11.000 hectares de forêt contre 5.200 hectares l’année dernière à la même époque. La terre manque d’eau, la végétation est beaucoup trop sèche et les feux sont d’une extrême violence. Comme l’été 2003, annus horribilis, avec 63.000 hectares réduits en cendres. En 1949, dans l’après-guerre démuni de moyens, 500 incendies dans les Landes avaient ravagé 140.000 hectares et fait 82 morts.

Le round d’observation est terminé, maintenant il faut plonger. Le pilote pousse sur le manche, face au vent, volets sortis à 15 degrés et vitesse stabilisée à 200 km/h. Tout est contre lui: la lenteur imposée, la masse de l’avion chargé à son maximum, cette saleté de fumée qui cache les obstacles et le largage à basse altitude, 30 mètres du sol, pour souffler les flammes. Pas plus haut, sous peine de voir l’eau se vaporiser sans effet sur le feu. Il faut suivre exactement la trajectoire mise au point, descendre – progressivement en plaine, au ras du sol sous une ligne haute tension ou comme un bombardier en piqué en montagne –, incliner l’avion et incurver sa course jusqu’à mettre une aile dans le feu. Il faut larguer au quart de seconde, au mètre près, puis dégager, remonter, se faire avaler par la fumée, attendre aveugle dans l’obscurité trois ou quatre secondes – une éternité! –, avant de retrouver le bleu d’en haut.

Une fois, deux fois, dix, vingt fois… Un pilote travaille sur un «chantier» jusqu’à huit heures par jour et 60 largages d’affilée. Autant d’allers-retours vers le point d’eau le plus proche, barrage, fleuve ou crique marine, où l’hydravion va frôler la surface, avaler 6.500 litres en douze secondes et redécoller vers l’incendie. Des centaines de check-lists par jour, des milliers d’erreurs possibles, donc de crash. Parfois "l’eau est chère" quand la houle atteint 2 mètres avec un mistral qui fait gicler l’écume blanche des vagues. Pas question d’aborder les lames de face sous peine de voir le Canadair rebondir et exploser. Les Pélican travaillent par deux pour garder le rythme d’un bombardement toutes les sept minutes mais, sur les gros incendies, les 24 appareils de Marignane tournent en noria. Une ronde infernale, dirigée en l’air par un responsable installé dans un avion d’observation, nom de code «Icare», qui joue la tour de contrôle anticollision et organise les vagues d’assaut. Si un pilote rate son objectif de 10 mètres, les autres doivent rattraper son erreur. Et le soir, à la base, il sait qu’il se fera brocarder.

Etre pilote de Canadair, c’est être un pilote d’exception. La quasi-totalité d’entre eux sont d’anciens pilotes de chasse, de la Patrouille de France, vétérans de l’armée de l’air et surtout de l’Aéronavale. Ils sont 80. Moins de 43 ans, plus de 3.000 heures de vol, quatre à cinq candidats acceptés sur une centaine par an, le recrutement est implacable. L’élu commence humblement, copilote sur Canadair pour deux à trois ans, puis pilote de bord pendant sept à dix ans sur Tracker, un bimoteur armé de retardant et, enfin, commandant de bord sur Canadair. Ailleurs il serait pilote de ligne, en bel uniforme et grassement payé; ici, il sue dans sa combinaison, respire la graisse brûlée et flirte avec la mort pour un salaire de 2200 euros à l’embauche. "On ne fait pas ce métier pour l’argent", dit Jacques Bonneval, officier de sécurité à Marignane. Grand et élégant, le Versaillais d’origine a 56 ans et la fausse nonchalance d’un Anglo-Saxon avant l’action. Derrière lui, quinze ans "d’armée en temps de paix", d’entraînement à la chasse anti-sous-marine à larguer des mines et des bouées acoustiques. En fin de carrière à Saint-Raphaël, il renifle la fumée des feux de l’été et rejoint en 1983 le combat aérien des Canadair: "Cela me surprend toujours d’être payé pour accomplir ce qui était interdit dans l’armée." Voler au ras du relief, attaquer, intercepter le feu et le bombarder…

La vie ici a des allures d’une base de Spitfire pendant la bataille d’Angleterre, en 1940. En attendant l’alerte, les pilotes en combinaison orange sommeillent, font des mots croisés ou traînent devant la télévision. Une misérable journée sans feu et ils repartent le soir, renfermés et grognons. "Il y a une passion, une volonté d’aller au feu. Témoin les coups de gueule si quelqu’un essaie de piquer le tour de l’autre en alerte», sourit Jacques. La volupté du vol, la violence du combat et la mission bienfaitrice du pompier, tout est réuni. Sauf que le prix à payer est, trop souvent, la disparition des copains. Ici, gémir n’est pas de mise, on ne parle jamais de soi, du danger. «Perdre quelqu’un dans la famille de l’aviation, cela fait partie du contrat d’origine»", dit Catherine Le Marchand, médecin de la base.

Peu après son arrivée, André Billot a vu le Canadair de deux copains s’écraser devant lui sur une montagne de Corse : "Un virage trop serré en pente, l’aile droite a accroché un arbre." Il a 60 ans, une tête de Jurassien, blond, crevassé, solide et une expérience d’ancien de l’Aéronavale, de Landivisiau à Djibouti, si dure qu’il dit avoir voulu arrêter de piloter comme un alcoolo jure de ne plus boire. Lui aussi passe très vite sur les deuils imposés et préfère raconter une mission réussie en Corse et la découverte, vue du cockpit, d’une inscription géante sur le sable d’une plage, un grand "Merci" dessiné par les gamins du village sauvé des flammes. Après 4500 heures de vol sur Canadair, 9.000 largages et 13.000 écopages, peu de choses étonnent encore André Billot, mais il écarquille les yeux en parlant d’un miraculé: "Un homme qui peut désormais marcher sur l’eau !"

A 47 ans, cheveux châtains, yeux verts, sportif et agnostique, le ressuscité est pourtant d’une grande simplicité. Patrick Calamia, ancien pilote de Mirage F1, vole depuis huit ans sur Tracker. Partenaire du Canadair, le bimoteur se pilote seul et ne touche jamais l’eau. Dans ses soutes, 3.500 litres de retardant, un mélange de phosphate d’ammonium qui étouffe les flammes, d’argile pour coller à la végétation et d’oxyde de fer rouge pour marquer l’impact au sol. L’eau est un très mauvais agent extincteur, l’ajout d’un produit moussant triple son action, le retardant est sept fois plus puissant. Ce 19 juillet, Patrick est en Gaar (guet aérien armé), la mission de prédilection du Tracker : voler à 6500 pieds en circuit sur une zone à risques, détecter la première fumée, alerter et larguer une première charge. L’ancien pilote de chasse adore voler seul, les sens en éveil, mais n’hésite pas à rejoindre l’escadrille pour uneattaque sur un incendie sévère.

Ce jour-là, le mistral souffle sur Taradeau, dans le Var, et toute la flotte est en l’air. 11 Canadair, 12 Tracker. Patrick pilote le Tracker n° 19. Le "tour du feu" révèle près de 100 hectares en flammes, un vent d’ouest-est qui "cavale fort sur de la pure forêt, du casse-croûte pour le feu" ! Patrick plonge, incurve vers la fumée noircie par un sous-bois très fourni. "Au dégagement, j’ai vu la cime d’un arbre masquée par la fumée. Un pin a explosé, m’enveloppant dans l’obscurité." Tunnel noir. Il tire sur le manche. "En sortant, face à moi, l’arbre…" A 200 km/h, l’avion percute une branche de faîte sous le cockpit, ralentit sous le choc, perd 1 mètre, touche d’autres branches, chute! "Je me suis dis: "Il n’y a plus rien à faire. Je vais mourir." Un choc terrible, un autre, un autre encore. Dans le vacarme épouvantable de tôles déchirées, les bras sur le visage, Patrick attend la mort.

Soudain, plus un bruit. Le silence, la chaleur et le crépitement proche des arbres en feu. Le pilote est resté conscient, son appareil posé sur un tapis de cendres brûlantes. "Où est le feu?" Il a deux heures d’autonomie, 1200 litres de kérosène dans les soutes. «L’avion va exploser!» Il se désangle, le siège droit est arraché, un gros trou dans la carlingue, il sort. Instinctivement, il part à droite, vers le bas de la pente: le feu ne descend pas. Il court 150 mètres dans la cendre brûlante et les flammes résiduelles, entend deux explosions – le réservoir a explosé –, trouve du vert, court encore. Obsédé par l’idée de prévenir ses collègues qu’il est vivant. Reste un chemin forestier à découvert, un hélico Alouette qui le voit, un autre qui vient le récupérer. Quand Didier Poulain, son partenaire dans la noria, aux commandes d’un autre Tracker, l’a vu disparaître dans les flammes, il a serré les dents: "Pour nous, il était mort." Vingt-cinq minutes plus tard, quand la radio du pilote de l’hélico annonce l’incroyable, Didier se fait répéter l’information : "Et puis j’ai hurlé de joie! J’étais comme un fou, mes mains tremblaient, je n’ai pas pu larguer!" Ces hommes-là s’attendent à la mort, pas aux miracles. A l’hôpital, le bilan de Patrick Calamia n’a rien révélé, ou si peu : des hématomes partout, des contusions et un seul point de suture au crâne. Le professionnel attend de revoler et se demande quelle erreur il a commise.

Charles Marchioni ne se pose plus ce genre de questions. Toute sa vie est une suite de petits miracles. Il a 55 ans, trente-deux ans de feux et 19.000 heures de vol! Il se dit «travailleur immigré» corse, le seul pilote de Canadair à venir du civil. A 20 ans, il faisait de l’épandage agricole, un travail de fou, trois mois sans un jour de repos, la pression financière du contrat, les allers-retours à 2 ou 3 mètres du sol sous les lignes électriques et les premiers combats contre le feu à pousser un Trush de 600 chevaux chargé de 1.500 litres d’eau dans la dentelle de roche de la montagne corse. Ses copains se sont tués, les habitants d’un village ont fait une quête pour le "pompier du ciel", une montre Ferrari et un gros chèque "pour les veuves de pilote". En Corse, Charles connaît tout le monde. Il lui est arrivé de larguer en remerciement un étui à cigares dans le jardin de son ami Jacques Dutronc, chanteur installé en Corse et toujours prêt à donner un coup de main aux pompiers.

Le feu, Charles le respire comme un braconnier flaire la bête. Il déteste les pyromanes, les fous, les vrais, pauvres malades qui veulent voir le volcan du feu ou le ballet des Canadair, et les autres, le berger criminel en mal de pâturages pour son troupeau, le chasseur rancunier qui ne supporte pas qu’on lui interdise une réserve ou le tueur-brûleur à gages du promoteur aussi avide que l’incendie qu’il commandite. Ils sont bien plus dangereux qu’un barbecue mal éteint, un mégot jeté ou la gerbe d’étincelles d’un train électrique. Un flacon de térébenthine à la main, les incendiaires attendent les jours de fort mistral, réveillent la bête sous les lignes électriques, en plusieurs points, au vent d’une belle forêt, à Bonifato. Sur place, les Canadair découvrent un front de plusieurs kilomètres avec des flammes si hautes qu’elles vaporisent l’eau larguée. Plus grand-chose à faire hors des bombardements de sécurité pour empêcher la mort des habitants et des pompiers. Charles Marchioni n’a jamais oublié les appels radios d’hommes désespérés, encerclés par les flammes, malgré les Canadair. "On n’a rien pu faire. Puis les appels se sont tus", dit le pilote, et la voix s’éteint. C’était dans le Var, il y a plus de quinze ans.

Les pilotes enragent quand les feux éclatent aux quatre coins de la Provence, qu’un incendie échappe à leur contrôle parce que toute la flotte est en l’air et qu’il leur manque des appareils. La Sécurité civile relève du domaine du ministère de l’Intérieur. "Il nous faut quatre ou cinq Canadair de plus", grince Alain Huet, délégué intersyndical. A 25 millions de dollars l’unité ? "On n’a pas le droit d’être avare sur la sécurité!" Lui se méfie de la nouvelle arme, le Dash-8, une merveille tout électronique multifonction, avion de ligne capable d’emporter 12 tonnes de retardant, l’été, et 64 passagers, l’hiver. Mais les pilotes se demandent comment il va vieillir et encaisser les chocs au ras du sol. D’autres font remarquer que des dizaines de Canadair n’auraient pas suffi face aux incendies monstrueux de Vidauban, de la Garde-Freinet ou de Vitrolles. "L’avenir passe par la prévention et le Gaar", croit Michel Razaire, commandant de Marignane, partisan des Tracker en vol sur circuit, prêts à la première frappe et, au-dessus, les Dash-8, bombardiers lourds qui peuvent poser une ligne d’un kilomètre de retardant au sol, barrage d’artillerie pour appuyer la chasse des Canadair, et l’infanterie des pompiers au sol. C’est une guerre de religion, voire de génération, inévitable entre les hommes pilotes de Canadair et les tenants de plus de technologie, d’un PC opérationnel informatisé où on ne pousserait plus des ronds rouges ou verts comme sur les cartes au QG de Londres à l’été 1939.

L’homme ou la machine… vieux débat, déjà en partie réglé par l’arrivée de cinq jeunes civils de moins de 27 ans à qui on a permis, fait extraordinaire, de jouer les copilotes pour trois ans sur un Canadair. De la compagnie aérienne – "la ligne, c’est monotone" – jusqu’au feu, le choc a parfois été rude. Le 8 mars 2004, David Tarditi, 26 ans, est en instruction sur hydravion sur le lac de Sainte-Croix. L’autre copilote touche durement, l’aile droite perd son flotteur et l’instructeur décide calmement de rentrer à la base. Sans savoir que les commandes de virage ont lâché sous le choc. L’appareil décolle mais incline sur la droite : "J’ai vu l’instructeur se crisper. Il a dit: "Il y a un problème."" Ce sont ses derniers mots. Le froid de l’eau à 3 degrés réveille David, sanglé sur son siège, dans le noir, par 15 mètres de fond. "J’ai vu une lueur au-dessus, je me suis détaché et j’ai senti, en remontant, la pression de l’eau diminuer sur mon corps." Les autres ont disparu ; il nage, enfourche un moteur sur l’aile de l’avion disloqué. "Mon avant-bras était à 90°, cassé. Je l’ai redressé. J’ai passé ma main sur le visage, il était en sang."

Il manque 1,50 mètre d’aile au Canadair qui s’apprête à couler. "Un gilet de sauvetage flottait, j’ai essayé de l’ouvrir avec les dents. Pas pu." Le lac est désert, David grelotte. Le salut vient d’un homme de 64 ans, un colosse président du club local d’aviron qui voit l’accident, sort un canot à moteur électrique et vient récupérer David en train de mourir d’hypothermie. Fractures du bras, du nez, d’une côte, du col de péroné et de l’astragale, pneumothorax et dix points de suture au visage... David s’en sort bien. Il vole toujours. Sur Canadair, avec passion. Sans appréhension? "Un peu, parfois, au moment de grimper la passerelle de l’avion. Dans ces cas-là… je ne me laisse pas le choix! J’y vais." Chez les pompiers du ciel, ce gamin est déjà un vétéran."

Jean-Paul Mari

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Des étiquettes pour mieux séduire

Par Jean-Claude Ribault

Article paru dans l'édition du Monde du 16 novembre 2006

 

Pour faire face à la concurrence, certains viticulteurs tentent d'ajouter l'originalité de l'étiquetage à la qualité de leur production.   


Pris en tenaille entre la baisse de la consommation métropolitaine et l'inadéquation de son offre à l'export, le vignoble de moyenne gamme désespère. Les vignerons de trois importantes régions viticoles - le Beaujolais, le Bordelais et le Languedoc-Roussillon - sont menacés d'un avenir incertain, bientôt rejoints par ceux de plusieurs appellations du Sud-Est et du Sud-Ouest. Le choix de l'étiquette peut contribuer à faire la différence.

Aujourd'hui, près de 90 % des vins sont achetés au producteur à moins de 5 euros la bouteille. Ce prix de vente est la valeur limite qui permet au vigneron français de produire, en gagnant sa vie, un vin correct de qualité moyenne. Mais, affirme le rapporteur d'un groupement professionnel international, "les Italiens et les Espagnols font mieux et meilleur pour 4 euros par col et les vignerons d'outremer pour moins de 3 euros avec en prime un marketing et un packaging d'enfer". Comme si le contenant et la manière de le vendre primaient sur le contenu. Un choc pour beaucoup, une révolution pour certains.

"C'est dans les moments de crise qu'il faut être innovant", commente Philippe Dunoyer de Segonzac, qui, depuis vingt ans, rêve de mettre sur le marché un bordeaux AOC simple, agréable à boire, bon marché, identifiable d'une année sur l'autre et "que l'on sera fier d'offrir à ses amis". Pour ce faire, pas question de laisser au millésime, ni au terroir, le soin de dicter leur loi. On s'assure que les grappes sont cueillies à maturité et que le vinificateur respecte le cahier des charges.

C'est une démarche typique de vin de marque, habituelle en Champagne, plus rare dans le Bordelais, longtemps coincé entre l'illusion des châteaux et les certitudes du négoce, avec ses marques bien établies : Mouton-Cadet, Malesan, Ginestet, Dourthe, et autres Michel Lynch.

Pour un nouveau venu, comment exister face à ces groupes puissants, et surtout, comment fidéliser la clientèle ? Philippe Dunoyer de Segonzac a choisi de porter tout son effort sur l'étiquette en confiant à Dragon rouge, la première agence française de design, le soin de la concevoir. Une seule consigne : "Rechercher l'originalité en respectant les codes graphiques propres aux vins de Bordeaux", c'est-à-dire garantir que le choix du nom de ce vin et son graphisme s'adresse à une catégorie sociale aussi imaginaire que réelle : si ce vin est une boisson d'exception, son habillage doit en porter témoignage.

Car en bonne logique marchande, l'originalité doit évincer la concurrence. Patrick Veyssière (Dragon rouge) entend par l'étiquette "créer de la différence parmi l'offre multiple des linéaires de la grande distribution". Il vise "non seulement l'achat, mais le rachat". L'étiquette en hauteur reste dans l'univers bordelais. La graphie du nom du négociant est bien lisible, en lettres noires rehaussées d'un filet d'or. Son nom - Dunoyer de Segonzac - s'inscrit en lieu et place de celui du château, sous de petites armoiries qui pourraient s'intituler : "de gueules au lion opposé à queues fourchues d'or".

Mais ce qui frappe d'emblée dans cette étiquette, c'est le protomé de lion, de profil, gueule ouverte, "issant" selon la terminologie de l'héraldique, discipline savante, dont un dicton affirme pourtant : "Qui n'a pas de blason porte un lion." A la verticale, tête vers le sol, cette moitié de lion, comme une ombre chinoise qui paraît envahir le champ, interpelle l'acheteur potentiel dans une relation quasi fétichiste. "Est-ce que je choisis l'étiquette, ou bien suis-je si fort désiré par celui qui l'a faite et/ou choisie que je cède à ce désir ?" C'est la question que pose pertinemment l'historien Anthony Rowley (L'Etiquette du vin, Hachette, 2003. 49 euros) à propos du fétichisme de l'étiquette. Elle doit être le truchement, le fétiche par lequel s'exprime la séduction réciproque entre le vigneron et le consommateur.

Mouton-Rothschild, après une première tentative en 1924, confie chaque année depuis 1945 le soin d'illustrer le millésime à des artistes différents : Jean Cocteau (1947), Georges Braque (1954), Picasso (1973). La démarche de Mouton-Rothschild, qui entend par le biais d'une oeuvre d'art, millésimée elle aussi, accorder à l'amateur le plaisir individuel d'accéder à la distinction d'un vin unique, est de même nature symbolique que celle de Dragon rouge. Le consommateur dira si le graphiste a vu juste et si les prévisions de commercialisation du Dunoyer de Segonzac (8,50 euros la bouteille) - 100 000 cols d'ici deux ans - sont réalistes. L'habit ne fait pas le moine, mais parfois l'étiquette fait le vin. Pour le meilleur et pour le pire. Nicolas, qui entendait renouveler leur image, a confié à Jean-Pierre Desclozeaux (dessinateur au Monde) le soin d'apporter une note de gaieté et d'humour bon enfant aux étiquettes de ses vins de pays. Résultat positif, puisque Nicolas renouvelle l'opération avec le beaujolais nouveau 2006.

L'Union des caves coopératives de l'Ouest audois et du Razès (Uccoar), en revanche, fait valser les étiquettes sur les packs, les bricks ou les bouteilles de "1 litre hollandais" au nom évocateur - Le Rouge, Le Bistrot - et n'hésite pas à créer pour Auchan une marque de distributeur au nom codé de Pierre Chanau, assemblage de merlot, cabernet sauvignon et grenache. Qui est Chanau ? C'est Auchan, en verlan !

Gardons notre coup de coeur pour le Marignan (AOC Savoie) de Jacques Guyon (74140 Sciez) qui a confié à l'artiste new-yorkais James Rizzi le soin de réaliser une étiquette "pop" sensible et drôle en trois dimensions pour son vin de chasselas 2002. C'est déjà un "collector" que s'arrachent les oenographiles (collectionneurs d'étiquettes).

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Vins : quelle segmentation pour demain ?

Par Olivier Naslès

Juin 2006

Dans le cadre de la crise que rencontre actuellement la Viticulture Française, la segmentation et l'absence de lisibilité de notre offre reviennent comme un leitmotiv. Notre segmentation empile les dénominations successives que l'histoire a bâties sans en avoir supprimé. Loin de moi l'idée que la segmentation fait vendre mais il est certain que le consommateur a besoin de repères simples, lisibles et clairs et qu'aujourd'hui, notamment le nouveau consommateur, qu'il soit Français ou encore plus étranger, se perd dans des dénominations qui ne font plaisir qu'à ceux qui les créent. De plus, la Segmentation Réglementaire est un support incontournable à la construction des gammes de produits.


I - Un peu d'histoire

Le XX° siècle a construit la structure de notre pyramide au fil du temps. Sans reprendre l'histoire dans son détail (pour cela, je vous renvoie à deux sites, celui de Jean Clavel qui raconte avec talent le combat de Marcellin Albert et celui de l'Association Sève qui raconte celui de Joseph Capus), globalement, on peut situer l'année zéro à la crise viticole des années 1900-1910 aux sorties du phylloxéra.

Deux combats ont été alors menés :
• L'un pour lutter contre les vins frelatés qui s'est traduit par la Loi de 1905 créant la Répression des Fraudes avec les suites que l'on connaît.
• L'autre pour créer la notion d'origine, instituée par différentes lois de 1905 à 1935, date de la création de l'INAO, en passant par la Loi de 1911 qui crée les appellations d'origine judiciaire ainsi que la Loi de 1919 qui assimilait l'appellation à une propriété privée.

De 1919 à 1935, ce fut des combats incessants entre :
• Les tenants des appellations d'origine qui s'appelèrent plus tard simples, à savoir que l'appellation ne devait imposer comme seule contrainte que le fait d'avoir des raisins originaires de la zone de production.
• Les tenants des appellations d'origine qui s'appelèrent, à partir de 1935, Contrôlées, à savoir que l'appellation devait être la reconnaissance d'un ensemble de facteurs incluant le terroir, les cépages et le savoir-faire de l'homme.

La guerre 39/45 eut pour conséquence d'accélérer l'apparition des appellations car ces produits échappaient aux réquisitions des Allemands. Pour remettre un peu d'ordre dans tout cela, on créa, après-guerre, des sous-AOC appelées VDQS (Vin Délimité de Qualité Supérieure) dont le seul et unique but était de devenir un jour lointain des AOC.

Parallèlement, les membres de l'INAO bâtissaient, dans un joyeux désordre et au gré des envies des régions, des empilements d'appellations : régionales, sous-régionales, communales et de crus.

L'arrivée de la politique agricole commune, dans les années 1960, modifia la donne en faisant disparaître les AOS et en créant les Vins de Pays. Ces sous-VDQS, succédanés des AOC, s'imposaient des règles souvent encore plus drastiques.
Depuis 1970, aucune grande réforme de structures n'a été entreprise, mais on constate une lente inflation du nombre d'AOC avec une quasi-disparition des VDQS et l'apparition de VDP régionaux comme Oc, Jardins de la France et Portes de la Méditerranée.

Donc ce siècle d'histoire se résume en la création d'une pyramide théorique élevée sur ONZE étages qui sont (si on exclut les vins de pays tiers) :

I. Vin de Table DPCE
II. Vin de Table de France
III. Vin de Pays de Département
IV. Vin de Pays de Petite Zone
V. Vin de Pays Régionaux
VI. A.O. Vin Délimité de Qualité Supérieure
VII. Appellation d'Origine Contrôlée (parfois appelée Régionale)
VIII. AOC sous-régionale
IX. AOC communale
X. AOC de Cru ou Premier Cru
XI. AOC de Grand Cru

À ces onze étages viennent se superposer les Crus Classés qui distinguent, au sein d'une appellation, des exploitations de qualité supérieurement constante.

Celui qui pense qu'un consommateur peut se retrouver dans un tel dédale a pour le moins perdu la raison, sachant, qu'en plus, la segmentation “prix” ne suit absolument pas cette segmentation dite “qualitative” aux yeux des producteurs et que l'on trouve sur le marché des AOC à 1,50 euros TTC PVC et des VDP à 15 ou 20 euros TTC PVC.

Ce rappel historique était important car il met en lumière l'incohérence suprême atteinte par notre système où avec un seul vecteur, “la notion d'origine”, il a été créé des dizaines de sous-ensemble. Il permet aussi de mesurer combien la première réforme proposée par René Renou n'était qu'un replâtrage qui risquait de renforcer la confusion. Nous aurions pu, en effet, aboutir à des aberrations comme celle d'avoir par exemple, une AOC Régionale en AOC “Excellence” et une AOC Grand Cru qui elle n'y serait pas. Qu'en serait-il de la lisibilité pour le consommateur ? Cette réforme, copiée sur l'Italie et l'Espagne, était d'ailleurs incohérente car comment expliquer qu'une Appellation d'Origine dite “Contrôlée” se doit en plus d'être “Garantie” (DOCG italien) ? Cela sous-entendrait donc que les AOC ne sont pas réellement “Contrôlées”. Par contre, je comprends tout à fait que René Renou ait adopté cette stratégie selon laquelle il était plus facile dans notre pays d'ajouter que d'enlever.

Mais doit-on baisser les bras et se résigner à ne rien remettre en cause en France et continuer à ajouter des strates ? Je ne le crois pas. Les périodes de crise ont toujours été le moteur des grandes réformes et c'est le moment ou jamais de remettre à plat notre segmentation.


II. Les postulats de départ à prendre en compte

L'évolution du marché mondial du vin doit nous donner des pistes de raisonnements qui sont, pour la plupart, décrites dans CAP 2010.

• La consommation de vin en France et dans les pays traditionnellement consommateurs (Europe) baisse lentement mais sûrement. Cette affirmation est à nuancer car depuis 1994, la baisse, constatée dans les trois premiers pays consommateurs, est trois fois moins importante qu'au cours des décennies précédentes, alors qu'il n'y a pas eu de grandes actions des filières.

• La consommation de vin dans le Monde progresse régulièrement et peut-être plus rapidement qu'on ne le croit. Pour les anglo-saxons (Rapport Vertumne), les chiffres de l'OIV sur la consommation seraient faux et la progression représenterait 6 millions d'hectolitres par an.

• Le consommateur régulier disparaît peu à peu au profit du consommateur occasionnel, dans les pays traditionnels. Par contre, le côté positif de cette évolution est que ce consommateur recherche du plaisir et est prêt à le payer.

• La crise viticole française est autant concurrentielle que structurelle, et elle est surtout une crise de positionnement. Notre offre est déconnectée du marché, l'inadaptation du goût et du prix (l'évolution de la parité dollar/euro (2003) a été un des facteurs déclenchants de la crise en France.)

• Le premier critère d'achat d'un consommateur est la couleur, le second est le prix.

• Le nouveau consommateur mondial entre dans l'univers du vin principalement par des vins à “goûts facilement identifiables” (souples, sucrés, gazeux, fruités, …) et peu par des vins à “origine” aux goûts souvent plus complexes.

• Le nouveau consommateur mondial est, pour son premier achat, demandeur de repères d'identification simples que sont le pays, le cépage et la marque. L'acte de réachat est lié au goût. Le consommateur a besoin de rattacher l’identité (Marque, Domaine, Appellation…) à un goût constant mais il ne faut pas oublier qu'il est de plus en plus “zappeur”.

• La notion d'Appellation d'Origine a montré ses limites en atteignant des volumes d'offres supérieurs à la demande, mais ce marché est loin d'avoir disparu. Il ne faut donc pas jeter le bébé avec l'eau du bain.

• Les consommateurs mondiaux sont, de plus en plus, demandeur d'une notion d'origine de territoire ou de Provenance (cf. évolution du marché des huiles d'olives et autres cafés). Ils veulent, de plus en plus, connaître le lieu d'origine du produit qu'ils consomment sans pour autant que cela entraîne les contraintes d'une AOC.

• Les marques de vins de dimension mondiale se réfèrent toutes à une origine minimum qui est, souvent, le pays producteur, parfois la région.

• Les mentions facultatives qui informent le consommateur sur le goût du produit sont de plus en plus prisées (Sweet, Oaked, Organic, light, Fruité, Corsé, ….).


De ces postulats de départ, j'en déduis qu'il faut déterminer une segmentation où :

1. L'origine est toujours présente mais avec des niveaux de garantie différents. Il faut, en fait, créer une différence de dénomination entre les vins de territoire (simple origine de production) et les vins de terroir (résultant de l'ensemble des facteurs qui constituent le “terroir” au sens de la définition INRA/INAO)

2. Les vins, qui ne sont pas en A.O.C., doivent pouvoir être adaptés au goût du plus grand nombre de consommateurs avec des pratiques viticoles et œnologiques mondiales (OIV).

3. Les vins en Appellation d'Origine Contrôlée doivent retrouver leur consommateur “connaisseur” et refléter/assurer la constance de leur typicité qui doit être clairement définie. Deux écoles s'affrontent sur la signification de ces mots.
• Faut-il aller vers une définition de l'Appellation d'Origine, qui est celle présentée et défendue à l'O.M.C. par la Communauté Européenne à savoir : un produit “Unique” clairement identifiable sensoriellement et non reproductible, ce qui sous-entend une constance et une certaine unicité de goût ?
• Ou faut-il aller vers la définition présentée par plusieurs chercheurs de l'INRA et dans le document “Terroir et typicité” remis à l'INAO en Avril 2006, où la notion d'identification sensorielle n'est qu'un élément parmi d'autres et où la typicité et le lien au terroir sont en perpétuelle évolution car liés à l'évolution de la communauté humaine qui les porte ? En résumé, la Typicité serait la résultante d'un choix collectif évolutif. Cette question devra être tranchée notamment en lien avec la Direction en charge du dossier AOP/IGP à la Commission Européenne.

4. Il faut instaurer une séparation claire, simple et nette entre ces deux familles de vin, quelque soit le choix fait pour définir ce qu'est une AOC/AOP.

Même si cette liste n'est pas exhaustive, elle permet d'avoir une vision plus claire des objectifs. Nous sommes en pleine réforme de l'OCM Vin et l'une des volontés affichées par la Commission concernant la politique qualité des vins est de faire rentrer le vin dans le cadre de la réglementation générale des AOP/IGP et d'en définir deux classes : l'une sans Indication géographique et l'autre avec.

Il nous faut saisir cette occasion pour remettre à plat notre système et le rendre plus lisible pour le consommateur, mais il ne faut, à aucun moment, vouloir faire peser tout sur une même catégorie, sous peine de brouiller à nouveau le message.


III. Proposition d’une nouvelle segmentation des vins

Elle pourrait comprendre quatre grands segments :

1. Le vin de table (sans aucune indication d’origine) : qui comprendrait les vins assemblés de différents pays de la Communauté Européenne ou avec ceux de pays tiers. Il n'aurait accès qu'à la notion de marque et de millésime mais pas à l'indication de cépage. Selon certains, cette catégorie n'aurait aucun avenir

2. Le vin de France (ou d’État membre) : L'indication d'origine se bornerait à la notion de l'État membre. Il ne pourrait pas faire référence à une notion de région ou d'exploitation viticole. Il aurait accès à la notion de marque, de cépage et de millésime sans contrainte sur les pratiques culturales et œnologiques autre que celles entérinées par l'OIV.

Possibilité d'utiliser des mentions facultatives informant le consommateur sur le goût (sweet, oaked…). On peut s'interroger sur la dimension d'un tel territoire pour des gros pays producteurs. La dimension de l'État Membre ne serait-elle pas trop importante face à la dimension de la production ?

Faut-il considérer que chaque bassin possède la dimension pour être un identifiant de taille mondiale ? Faut-il définir des bassins interrégionaux comme la juste dimension ? Les questions sont posées. L'Espagne vient d'y répondre en créant une dénomination “Vin d'Espagne”. Cependant, il est clair, à mon sens, qu'il ne faut à aucun moment qu'il y ait recouvrement entre la catégorie 2 et la catégorie 3.

3. L'Appellation d’Origine (AO) : que l'on aurait pu appeler aussi Appellation d'Origine Libre ou Simple (AOL ou AOS) mais aussi AP Appellation de provenance ou IGT Indication Géographique Typique. Ces vins pourraient être rattachés à la catégorie des IG., mais sans obligation de certification produit. Par contre l'utilisation du terme Appellation d’Origine plutôt que IGP est important pour ne pas trop perturber le consommateur français. Outre l'accès à la notion de marque, cépage et millésime, ils auraient accès à la notion de région (mais pas à des zones de taille inférieure) et d'exploitation viticole y compris la fameuse liste de noms “Château, Clos, Mas, …”. Possibilité d'utiliser des mentions facultatives informant le consommateur sur le goût (sweet, oaked…). Aucune contrainte sur les pratiques culturales et œnologiques autre que celles entérinées par l'OIV. Dans une première approche, on peut imaginer la création de dix Appellations d'Origine : AO Bourgogne, AO Rhône, AO Provence, AO Corse, AO Oc, AO du Comté Toulousan (nom à affiner), AO Bordeaux, AO Loire. L'Alsace et la Champagne pourraient se scinder entre une AO Alsace et Champagne pour les cépages ou la méthodologie et des AOC pour les crus liés à des terroirs. A étudier des AO comme le Jura, le Centre ou la Savoie.

Peu de jours avant sa disparition, René Renou a fait entériner par la Commission permanente du Comité Vin de l'INAO que la notion d'AO ou d'IG serait le choix de chaque appellation, y compris plus locale. Nous pouvons nous interroger sur cette orientation car, dans ce cas, il est imaginable qu'une appellation comme Saint Emillion fasse le choix de l'A.O. pour avoir accès, par exemple, aux copeaux ou à l'osmose inverse. Si une telle orientation était retenue, elle ne pourrait exister qu’à condition de créer des “Terroirs d’Excellence”, à savoir de donner la possibilité à des exploitations (minoritaires en nombres) qui souhaiteraient continuer à travailler dans le cadre des règles de l'AOC, de pouvoir le faire.

4. L'Appellation D'Origine Contrôlée (AOC) : Ces vins seraient rattachés à la catégorie des AOP avec toutes les contraintes existantes, renforcées ou pas suivant le choix fait au point 3 du chapitre II, par une description de l'espace organoleptique du produit dans le Décret permettant de définir sa typicité. Cela ne signifie pas une description précise du produit mais la mise en place d'une liste de mots “descripteurs” qui caractérisent la base de la famille et qui sont le socle de l'AOC. On ne peut pas imaginer une AOC où il ne serait pas possible de trouver au moins quelques mots qui soient communs à tous les produits qui en sont issus. Il y a un juste milieu entre une description précise et aucun point commun entre deux vins d'une même appellation.
Aucune pratique culturale et œnologique nouvelle ne serait autorisée autre que celles utilisées traditionnellement dans l'Appellation. Toute introduction d'une nouvelle pratique culturale ou œnologique devrait démontrer qu'elle ne modifie pas les caractéristiques essentielles du produit.

Cette catégorie ne pourrait pas être définie à un niveau régional, pour éviter de se chevaucher avec les AO. Elle pourrait conserver ou pas ses déclinaisons en Communales ou Crus, sachant que cela serait impossible, si des AOC communales avaient accès à l'AO ; la notion de repli d'une AO dans une AOC n'étant pas envisageable.

En ce qui concerne les distinctions de type “Crus Classés”, elles pourraient être remplacées par la création des “Terroirs d'Excellence” qui distingueraient, au sein d'une même AOC, les exploitations qui s'appliquent des critères ou qui placent “les curseurs” plus haut que les autres. Ce système, basé sur des critères contrôlables, permettrait une équité dans la révision régulière des classements, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.

Cette segmentation entraînerait :
• La disparition des vins de pays, des VDQS et des AOC régionales qui se retrouveraient dans les AO.
• Le renforcement de la typicité des AOC et non de la qualité. La typicité, c'est la carte d’identité d'une AOC. Elle est évolutive, mais ne peut pas changer au gré des modes du goût.
• L'accès de trois catégories sur quatre à toutes les pratiques culturales et œnologiques reconnues par l'OIV.
• La création d'une pyramide de quatre étages :
1. Vin de Table
2. Vin de France
3. Appellation d'Origine (à rattacher ou pas à l'IGP)
4. AOP Appellation d'Origine Contrôlée qui se déclinerait ou pas en AOC communale et en AOC de Cru.

Le tableau ci-dessous synthétise les identifiants consommateurs fondamentaux et leurs combinaisons, que l'on peut rattacher à l'une ou l'autre des catégories. Il est imaginable que chaque bassin choisisse individuellement de répondre ou pas à tout ou partie de ces demandes du consommateur.

TABLEAU RECAPITULATIF DES IDENTIFIANTS CONSOMMATEURS FONDAMENTAUX

 



À ces critères identifiants peuvent s'ajouter des critères de qualité certifiée comme l'agriculture biologique, les normes ISO, IFS, BRC, l'agriculture raisonnée…. Mais ce ne sont que des compléments, pas des vecteurs fondamentaux de vente seuls.


IV Conclusion

En guise de conclusion, faisons un rêve.


Celui de voir demain un linéaire de Grande Distribution où se côtoieraient un “Castel” vin de table et un “Vieux Pape” vin de France cépage merlot 2005.

À côté d'un “Malesan” en IGP/AO Bordeaux cépage Cabernet-Sauvignon, d'un “Fortant” en IGT/AO Oc cépage Chardonnay, d'un “Billette” en IGT/AO Provence cépages Cinsaut/Grenache, d'un “Pont d’Avignon” en IGT/AO Rhône cépage Syrah, d'un “Duboeuf” en IGT/AO Bourgogne cépage Pinot, d'un “Ackermann” en IGT/AO Loire cépage Sauvignon, d'un “Costa Serena” en IGT/AO Corse cépage Niellucciu, d'un “Pommery” en IGT/AO Champagne, d'un “A. Metz” en IGT/AO Alsace cépage Riesling et d'un “Rotschild” en IGT/AO du Comté Toulousan cépage Cot. Tous en Indication d'origine Typique - Appellation d'Origine (Libre).

Dans ce rêve, l'Alsace Zinnkoepflé et le Champagne Avize resteraient en AOC et côtoieraient un Aix-en-Provence ou un Sainte Baume, un Cairanne ou un Sablet, un Ajaccio ou un Patrimonio, un Médoc ou un Grave, un Ventoux ou un Lubéron, un Côtes de Bordeaux ou un Bourg, un Beaujolais ou un Côtes de Nuits Saint Georges, un Roussillon ou un Corbières, un Saumur ou un Muscadet mais aussi un Sainte Victoire ou un La Londe, Tous en Appellation d'Origine Contrôlée.

Mais aussi un Château Pétrus “Terroir d'Excellence” de l'AOC Pomerol, un Château Yquem “Terroir d'Excellence” de l'AOC Sauternes, un Château Roubine “Terroir d'Excellence” de l'AO Provence ou un Château Lagrezette “Terroir d'Excellence” de l'AO Comté Toulouzan.

Ce rêve a commencé à prendre forme avec la déclaration d'intention du dernier Comité Vin de l'INAO qui, à mon sens, n'a pas encore poussé sa réflexion suffisamment loin, mais une révolution ne se fait pas en un jour. Il faut sortir du “Tout AOC” pour réellement créer une segmentation produit sur des concepts différents avec une offre cohérente, fiable, compréhensible par tous et répondant à des attentes consommateurs à des prix concurrentiels.

Bien sûr, il ne s'agit que d'un rêve, mais il ne tient qu'à nous qu'il se réalise et que nous prenions enfin le virage du XXI° siècle dans notre monde du vin.

 

Olivier Naslès
Domaine Camaïssette
Éguilles, Juin 2006

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L'anti-publicité, ou la haine de la gaieté…

Par Robert Redeker

Article paru dans le journal Le Monde du 11 avril 2004
 


"La multiplication des actions « anti-pub » dans l'espace public donne à penser. Nul ne songera, bien entendu, à nier les excès de la publicité et les dangers de colonisation commerciale de l'imaginaire qu'elle véhicule. Nul ne refusera de voir en elle non une formidable volonté de puissance, comme le croient les mouvements anti-pub, mais une volonté de vide : évacuer de l'humain sa complexité, en évider la profondeur, le guérir des deux douleurs qui, selon Tocqueville, donnent son prix à la vie, « la peine de vivre » et « la douleur de penser ». Cela dit, que serait un monde sans pub ? Quelles nostalgies et quelles idéologies transportent, subliminalement, les discours anti-publicitaires ?


Sans la pub, la production se condamne à demeurer très locale, à trouver ses clients par le bouche-à-oreille et la rumeur. Seule la communauté autarcique, non développée, qui ne produit que ce qu'elle consomme et qui ne consomme que ce qu'elle produit, peut se passer de publicité.



La marchandise circule grâce à la publicité, dont elle est le laissez-passer. Sans publicité, c'est-à-dire sans la circulation des marchandises produites, la création (la conception, puis la fabrication, de nouveaux produits) devient impossible.



La mort de la publicité serait aussi celle de la créativité industrielle. Le mythe primitiviste du bon sauvage et de la bonne communauté se réincarne dans l'anti-pub. Au contraire du rêve « campaniliste », la publicité est, planétairement, une sorte de réseau vital, transportant partout l'image des marchandises fabriquées ici ou là, suscitant partout le désir de leur consommation. Dès lors, la publicité décloisonne et déterritorialise les sociétés et les hommes bien plus que toute autre pratique, formant une sorte de liant universel, de colle par laquelle les hommes tiennent les uns aux autres.

Alors que les religions cloisonnent - de nos jours, postérieurement à la « mort de Dieu », toute foi s'est éteinte au profit de la religion comme affirmation culturelle identitaire -, opposent les civilisations les unes aux autres, la publicité décloisonne, relie. Si religion vient de relier, religare, la publicité relie désormais mieux que les religions. Elle fonctionne à l'inverse des religions : le message religieux est une déclaration forte et exclusiviste, un discours plein, ancrant les hommes dans une civilisation, tandis que le message publicitaire attache les hommes par le plus petit commun dénominateur, les déracine par des déclarations aussi minimalistes que planétaires, les poussant à évoluer dans un univers plus ouvert quoique de moindre consistance. Appuyé sur un imaginaire rousseauiste, inconsciemment communautariste, le mouvement anti-pub encourt le risque de nier les avantages de la mondialisation.



Les militants anti-pub font feu de tout bois pour convaincre chacun de ceci : les méthodes de la propagande totalitaire se réincarnent dans la publicité. Ils ne manquent pas de la diaboliser en la stigmatisant comme une machine à décerveler. Effet garanti : le capitalisme et le néolibéralisme se retrouvent à côté du nazisme, du fascisme et du stalinisme dans le registre des formes sociales totalitaires.



Ces militants commettent en l'occurrence le même sophisme que ceux qui, à la suite du philosophe Giorgio Agamben, rapprochent le centre de rétention de Guantanamo, qui, pour condamnable qu'il soit, n'est pourtant pas un camp d'extermination éliminant chaque jour des dizaines de milliers de personnes, d'Auschwitz.



Cette ficelle sophistique méconnaît un grand écart : la publicité produit des conformismes gélatineux dans le style de vie d'où chacun possède la liberté de s'arracher, tandis que les totalitarismes organisaient des Etats policiers où la pensée était non pas entravée (comme dans les mondes publicitaires), mais interdite sous peine de camp et de mort.



Contrairement à ce que tonitrue la vulgate anti-pub, publicité et propagande ne sont pas identiques. La publicité séduit et relance le désir. Le désir est sa matière première, même si c'est pour le détourner vers la marchandise. Or le désir est cette faculté humaine que les animaux, sans imaginaire et bornés au besoin, ne partagent pas. La publicité développe le désir dans le but de le mouler dans une forme aussi universelle que superficielle. Suscitant du désir, la publicité humanise, nous rendant, au même titre que la raison, plus hommes, tandis que la propagande met à mort le désir, l'anéantit. La publicité exalte le désir d'être un individu, d'être soi, d'être unique, tandis que la propagande exalte la mort de ce désir d'être soi, elle exalte le refus d'être soi, poussant à se taire et à marcher au pas, à se fondre dans la masse humaine. La publicité s'articule à Eros et à l'envie de vivre, tandis que la propagande renvoie à la pulsion de mort, cultivant les tendances morbides de l'humanité.



C'est pourquoi la publicité politique, s'étalant de vives couleurs sur les murs des démocraties, se distingue de la morne propagande. D'abord la publicité politique admet le pluralisme ; mais il y a plus : elle en vit, elle ne peut vivre que dans le cadre du pluralisme et de la concurrence entre les partis et les candidats. Elle admet implicitement l'inscription de la politique dans l'ordre du jeu et du désir.



Au contraire, la propagande nie ces déterminations érotiques et ludiques de la politique en fabricant exclusivement de la soumission bornée. Lorsque la propagande utilise le désir, c'est uniquement sous l'angle de sa morbidité (les sinistres politiques sémiopulsionnelles des totalitarismes l'attestent). Les sociétés libres et ouvertes, en permanence menacées par le conformisme, aiment la publicité, tandis que les sociétés fermées, en proie au joug totalitaire, sont saturées par la propagande. Il est, par suite, d'une grande malhonnêteté intellectuelle de rabattre la publicité sur la propagande, et de suggérer que les démocraties capitalistes et libérales, pour critiquables qu'elles soient, ne valent pas mieux que les totalitarismes.



Le mépris discret et hautain à l'endroit de la publicité dessine les traits d'un conformisme quasi obligatoire chez les intellectuels, et, plus largement, chez les gens hautement diplômés dans les disciplines scientifiques et littéraires. Un habitus non questionné les habite : la publicité est tenue pour l'une des formes du mal. Il est supposé qu'elle est intellectuellement nulle, non créatrice, et politiquement dangereuse. Il est entendu qu'elle est essentiellement attenante à un ordre tenu pour le pire le tous, le doublet capitalisme-libéralisme. Après le trépas du marxisme ce jugement doit être revu. La tristesse des pays socialistes - pour beaucoup de peuples au XXe siècle, socialisme a été l'autre nom du malheur - se remarquait en particulier dans l'absence de publicité sur les murs et dans les médias. La moindre gaieté de la vie se signalait par la non-présence de la consommation, dont la publicité figure le miroir. Seule, dans ces pays en manteau gris où l'existence semblait ne point connaître d'autre saison que l'hiver, la propagande avait droit de cité.



Au nom de quoi condamner la publicité, l'affichage publicitaire ? Au nom du même obscurantisme que le « socialisme réellement existant » de naguère et que l'intégrisme religieux d'aujourd'hui : expulser de l'espace public, du jeu gai des apparences corporelles et de l'univers de séduction qu'il implique, certains corps.



Le mouvement anti-pub voudrait couvrir nos villes, nos couloirs de métro d'un voile de monocolore tristesse qui rappellerait tout autant la tristesse de la vie dans les pays totalitaires que les utopies des intégrismes religieux. Il est de la propagande pour un type de société uniforme. Sa cible véritable n'est pas la publicité - qui relève d'une Critique de la raison publicitaire en reflet à la Critique de la raison pure, faisant le partage entre ses légitimes prétentions et ses inacceptables excès -, mais un type de société.



Les militants anti-pub poursuivent une double guerre : contre les images - réinvestissant les clichés d'une vieille iconoclastie - et contre les corps. La vieille guerre contre le corps amorcée en Occident par Platon, qu'une certaine variante du christianisme n'a pas manqué de mener, et qui réapparaît aujourd'hui chez les partisans du voile islamique, anime le mouvement anti-pub. S'imaginant n'être qu'un mouvement anticapitaliste, il s'avère en fait véhiculer une haine du corps et de sa visibilité, de sa représentation et de son exposition, qui relance les formes les plus morbides de l'ascétisme. Cette haine est une guerre contre la gaieté : celle du corps, celle des villes et des murs du métro ; guerre aussi contre la surface et la superficialité dans lesquelles nos anti-pub oublient de voir l'un des piments de la vie."

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Œuvre de vin

Anthologie agricole

La Terre
III
La Vigne

Les éditions françaises nouvelles, Grenoble
Date inconnue

 


Virgile pensait que le meilleur moment de planter la vigne est l’époque “où la blanche cigogne, l’ennemie des couleuvres, revient aux beaux jours du printemps”, si déjà le vigneron ne l’a fait “quand les coursiers rapides du soleil n’ont pas encore atteint l’hiver”.

Pour préparer le sol destiné à recevoir la vigne - on dit en Beaujolais “blainchayer”, ou bien “défoncer”, ou bien “miner” -, les anciens agronomes se servaient de trois instruments : le bipalium (bêche), la pala (pelle) et le rutrum. D’autres outils sont venus plus tard les remplacer dans cet office : pic et grappin, associés maintenant à la pelle.

Le sol prêt et devenu “plantier”, on procédait au piquage, soit en “barbues” (plants enracinés), soit en “chapons” (boutures), et cette prime façon se faisait, soit au plantoir, simple pieu de bois armé de fer, soit à la fourchette, plantoir de fer creusé en gorge et terminé par deux pointes au moyen desquelles on plongeait le “plant” dans la molle couche de la terre.

Et la vigne était prête.

J’ai parlé jusqu’ici au passé, mais le rite est toujours le même.

En janvier l’on “semarde” : c’est enfouir l’engrais répandu depuis peu sur la terre. Un peu après on “ablave” : c’est déchausser le cep, pour que l’air le puisse mieux pénétrer et l’exciter à croître.

Et puis, sans trop s’immiscer maintenant dans son œuvre féconde, on laisse à la Nature le soin d’acheminer la jeune vigne vers le temps où elle doit apporter à l’homme le prix de ses peines ; c’est à “la troisième feuille”, dit le vigneron dans son rustique langage, si dense de poésie : la troisième feuille, cela veut dire la troisième année.

La taille est faite dès les premiers mois de l’année : “taille tôt, taille tard, rien ne vaut la taille de mars “dit dans sa sagesse l’homme de la terre, et c’est, en effet, ce qu’enseignait le père de l’Agriculture latine, Columelle, quand il disait que “la meilleure époque pour tailler la vigne est le printemps, avant qu’elle ne bourgeonne”.

La taille se faisait jadis à la serpe, ce que nous appelons aujourd’hui la goyarde et que les anciens nommaient “falcula”.

Alors, patient mais tremblant chaque jour un peu plus, le vigneron attend le jour béni de la récolte.

Tour à tour le bourgeon “débourre”, et bientôt sort et luit au soleil la petite feuille annonciatrice du bouillonnement de la terre.

Quelques jours encore, et puis rôde dans tout le pays une subtile et suave odeur dont l’air est partout embaumé : la vigne est en fleur ! Heures plénières et fugitives qui durent, elles aussi, ce que durent les roses !

Encore un peu de temps, et vers Saint-Jean d’été le raisin, érigé au sein de sa prison de feuilles comme le spadice d’un bel arum dans son calice immaculé, “fait le coquillon” : entraînée par son poids qui l’heure en beurre augmente, sa pointe est tombée vers la terre, et maintenant, il va mûrir, mûrir tant qu’il pourra.

Mais les torrides chaleurs de juillet vont venir bientôt, et avec elles les grandes inquiétudes. L'oreille tendue au moindre bruit, le vigneron veille ; il veille anxieux sur ce trésor qu’il ne peut plus protéger maintenant autrement qu’en priant pour lui. Résigné, il attend : c’est tout ce qu’il peut faire, si non “relever” sa vigne, dévotement, et la tenir bien propre, propre comme un beau jardin !

Et bientôt, maintenant, ce seront les vendanges, qu’il faudra commencer entre l’équinoxe d’automne et le coucher des Pléiades : c’est déjà plus que de l'espoir ; ce sera bientôt la récompense promise à la fois dans la terre, ce sol qu’ont remué ses aïeux jusque dans ses entrailles secrètes, qu’ils ont fouillé de leurs bras puissants et jamais lassés.

Vendanges ! ripailles et festins, folles réunions d’amis, disait Lampide, où l’amphytrion offrait à ses invités les plus beaux raisins de sa vigne : “Uvas edendas amicis dabant”(Varron).

Vendanges ! glissade, chutes et quolibets : “Atque inter pocula lacti mollibus in pratis unctos saluere per utres” (Virgile, Géorgiques, II, 383).

Vendanges ! bennes et tonneaux, cuves pleines et pressoirs rebondis, chamoures et beuveries : “Bonum vinum leatificat cor hominis”.

Et l’on se remet au travail, ce travail qui ne finit jamais.

“Le travail”, maintenant, c’est, quatre, six, huit jours plus tard, selon que le temps reste chaud, ou bien que les fraîcheurs, au contraire, sont venues -, le travail c’est le pressurage.

Qui nous reparlera de ce gigantesque instrument avec quoi, il y a moins de cent ans, chaque vigneronnage pressurait encore sa vendange ? Construction colossale faite de deux arbres énormes, les plus gros, les plus forts que pouvait donner la forêt voisine ; casse-noisettes géant, ainsi qu’on l’a dit plaisamment, où s’attelaient quatre, six, dix hommes parfois, suant, haletant ; et sous leur effort immense gémissait l’immense machine dont les craquements emplissaient toute la campagne.

L’oeuvre de vin était accomplie !

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Publicité et médias : les nouvelles astuces

Un débat d’Acrimed de mai 1999

Marie Bénilde, juin 1999

 

Le 11 mai 1999, Action Critique Médias recevait Marie Bénilde, journaliste spécialisée, pour un débat sur "Les nouvelles astuces des publicitaires". On lira ci-dessous son intervention (publiée dans le Bulletin n° 6 d’Acrimed).

 

En théorie, les choses sont claires : aux journalistes l’espace rédactionnel et aux publicitaires l’espace publicitaire. La charte des devoirs du journaliste ne proscrit-elle pas toute forme de mélange des genres ? C’est compter sans l’inventivité des publicitaires dont la fonction est précisément d’émerger, c’est-à-dire de déborder de leur cadre conventionnel pour imposer, de façon parfois insidieuse, un discours marchand. Dans la presse, à la radio, à la télévision et même au cinéma, on ne compte plus aujourd’hui les "rédactionnels" qui servent un message publicitaire ou les pubs qui se donnent l’apparence d’un contenu d’information ou de programme.

 

 


Médias et mélange des genres

• Dans la presse - Cela va de la floraison de publi-reportages - parfois en faveur de pays épinglés par Reporters sans frontières pour manquement à la liberté de la presse - aux numéros spéciaux "clés en mains" (comme un spécial Renault rédigé par la rédaction d’Investir à l’occasion de la privatisation du constructeur en 1994) en passant par des rubriques conçues spécialement pour attirer les annonceurs : "la vie au féminin", "la vie au masculin", "montres", etc. Les marques sont d’ailleurs devenues de véritables éditeurs, comme le prouve la multiplication des consumers magazines (Leroy Merlin fait aujourd’hui de la pub pour son magazine de décoration sur des panneaux d’affichage en feignant d’ignorer que ce journal est précisément un support publicitaire).



• À la radio - Inutile d’évoquer le cas des réseaux musicaux dont la caractéristique est de garantir une importante rotation des titres des grandes maisons de disques sur leurs antennes : elles peuvent, par ce jeu, exposer leur logo à la télévision en les associant à telle ou telle pochette de disque. Sur les radios généralistes, les dérives sont si nombreuses que leurs régies de publicité elles-mêmes se disent aujourd’hui inquiètes des demandes de messages publicitaires ayant l’apparence journalistique (par exemple : une interview d’un prétendu docteur pour Vittel ou une chronique sur les propriétés de l’eau pour Evian). En 1993, lorsque François Léotard était ministre de la Défense, il a participé à son insu à une interview promotionnelle en faveur de Cartier assuré par un producteur maison de publi-reportages. Malaise au sein d’Europe 1, détenu par le fabricant d’armes Lagardère.



• À la télévision - La dimension publicitaire est parfois tellement une composante structurelle du média qu’elle s’y dissout totalement : sait-on que l’homme-tronc (ou "anchor man") qui présente chaque soir le JT (PPDA, Claude Sérillon…) n’a le même visage que parce que des annonceurs ont décidé, dans les années cinquante aux États-Unis, qu’il fallait un même individu pour présenter les infos afin de fidéliser le public ? Sait-on aussi que les fameux soap operas ("Les Feux de l’amour", etc.) ne doivent leur existence qu’au soutien des fabricants de savon (d’où leur nom…) ?

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